Poéthique. Une autothéorie. de Jean Claude Pinson par Christian Doumet

Les Parutions

01 oct.
2013

Poéthique. Une autothéorie. de Jean Claude Pinson par Christian Doumet

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

D’où vient que les livres qui offrent une réflexion sérieuse sur la poésie du temps présent sont toujours plus ou moins des récits de vie ? Jean-Claude Pinson en donne ici un nouvel exemple, signalé comme tel par un sous-titre en forme d’oxymore : une autothéorie. Si une théorie se fixe en effet pour ambition de rassembler les pratiques les plus diverses en une logique cohérente, celle qui s’annonce ici s’enracine en même temps dans un soi (auto), autrement dit dans une expérience propre et en vue d’un usage personnel. À bien entendre le mot, il décrit une boucle : née d’une pratique, la théorie y fait retour, « réflexion », mais aussi répercussion, voire réparation, en un mouvement dialectique accordé au dessein général du livre. Car en un sens, tout le projet de Jean-Claude Pinson est contenu dans le champ de complexité qu’ouvre ce mot. Il s’agit bien de partir d’un engagement personnel, à la fois dans les choses de la politique et dans celles de la poésie, pour tenter de comprendre notre moment présent et revenir finalement à un bouquet de lectures intimes. Ainsi se présente Poéthique.

            En vérité, ce serait mal connaître le cheminement du philosophe, du poète et de l’essayiste Pinson que d’imaginer une « autothéorie » à l’aune des ce que je crois qui, à une certaine époque, marquaient le couronnement d’une vie d’écrivain. Ce livre, qui vient après trois autres grands essais sur la poésie (Habiter en poète, 1995 ; Sentimentale et naïve, 2002 et À Piatigorsk, sur la poésie, 2008), marque une avancée supplémentaire dans une réflexion constamment tendue entre trois pôles : celui de la philosophie, celui de la poésie et, liant les deux dans une sorte de lumière crue et révélante, l’époque. À chaque étape, un esprit, ses aventures, ses attachements et ses indignations, tentent de reprendre pied (ou d’habiter, selon un mot venu de Hölderlin) entre ces trois ancrages, comme si le temps n’était au fond qu’une grande force de déséquilibre. Et ça n’est pas l’aspect le moins attachant de cette Poéthique que de refuser le contentement des acquis antérieurs et de courir, à nouveaux frais, le risque d’une nouvelle donne.

            Jean-Claude Pinson rappelle ici, dans une première partie au titre sartrien (« Situation, position ») qu’il a « milité jusqu’à plus soif » du côté du maoïsme. Outre sa signification générationnelle évidente, la remarque entre également en résonance avec l’une des inventions conceptuelles les plus séduisantes du livre : comme il l’avait déjà fait dans À Piatigorsk (p. 101), l’auteur fonde en effet une partie majeure de sa réflexion sur le passage historique et le glissement sémantique du prolétariat au poétariat. Mais ce qui n’était alors qu’une intuition étayée par l’essai de Michel Hardt et Antonio Negri Multitude, prend maintenant l’allure d’une clef de lecture poétique et politique. Le terme désigne, dans l’état présent des sociétés démocratiques marchandes, « la levée en masse (…) d’une armée toujours plus nombreuse d’artistes ou d’aspirants artistes », l’avènement caractéristique du « changement d’époque qui nous affecte » d’une « multitude “artiste“, tout un “poétariat“ au sens très élargi, attaché à modeler et gouverner sa vie, à customiser au mieux son existence au moyen de tout le spectre des arts du quotidien. » (p. 25) Comment ne pas reconnaître là, au passage, la phraséologie des anciennes utopies, recyclée sous de nouveaux auspices auxquels Antonio Negri autant que Jacques Rancière et Alain Badiou (inventeur de « l’âge des poètes ») servent de caution philosophique : ceux de la nouvelle utopie artiste ? Et le lecteur reste un peu circonspect devant ces « levées en masse », ces armées en route, ces changements d’époque, et au fond ce besoin d’agiter la quincaillerie révolutionnaire pour faire exister la chose la plus discrète, la plus insaisissable et la plus irréductible qui  soit : notre présent.

            Mais il serait très injuste de limiter la réflexion de Jean-Claude Pinson à un tel recyclage. Car à force de scruter le présent depuis ce fragile observatoire, l’auteur finit par  entrevoir une cohérence qui ordonne secrètement le monde en même temps qu’elle conforte son point de vue. C’est ainsi qu’il parvient à éclairer mieux la portée de quelques œuvres poétiques (celles de Dominique Fourcade ou de Philippe Beck entre autres) ainsi que leur situation par rapport à de grandes figures (Mandelstam, ou Baudelaire à propos duquel il écrit des pages magistrales). Surtout, en poéticien qu’il est, Pinson clarifie quelques débats majeurs qu’il a déjà abordés par le passé, mais qui revêtent, dans le contexte, un sens particulièrement aigu : le rapport de la poésie à la vérité, au mensonge, au roman, à la musique… C’est tout l’objet de la deuxième partie (« Théorèmes ») où une écriture limpide convoque sans relâche textes en prose et poèmes, créant maints réseaux d’échos, maintes circulations d’idées, maintes reconfigurations mentales.

            Ouvrant ces lignes, je remarquais la prégnance du récit de vie à travers cette vaste exploration. Nulle part il n’apparaît mieux que dans les deux dernières parties du livre, « J’habite ici » et pour finir, le « répertoire » de « Philosophes et poètes ». Ces brefs essais, consacrés entre autres à Leopardi, à Michon et à Barthes, montrent avec évidence quel critique est Jean-Claude Pinson. Dans ces pages affleure l’homme ému (par Pierre Michon notamment), toujours disposé à comprendre, et surtout, à s’émerveiller. Car c’est au fond l’impression la plus forte qui demeure, une fois le livre refermé : celle d’avoir approché un guide qui montre du doigt les merveilles là où elles sont, qui s’en étonne encore, s’en réjouit et surtout, se délecte de transmettre la bonne nouvelle. Sur sa nature profonde, on en sait moins qu’on aurait pu le penser. À peine si, dans un rapide chapitre intitulé « Addiction », il nous livre la teneur de son goût pour l’écriture, et sa « légère nausée face à l’avalanche de tout ce qui peut bien se publier ». Qu’importe ! On a fait avec lui quelques pas sur les chemins de la poiesis et de l’ethos – chemins qui n’en sont qu’un.