Première sécession de la plèbe de Ballanche par Christian Désagulier

Les Parutions

30 août
2017

Première sécession de la plèbe de Ballanche par Christian Désagulier

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- 494, ça gronde à Rome ! La plèbe s’est retirée sur l’Aventin près du sanctuaire de Diane.. La promesse patricienne d’effacer les dettes des plébéiens contre un enrôlement dans l’armée romaine pour vaincre les Volsques étrusques n’a pas été tenue en dépit de la victoire.. C’est la grève des « plébéiens », des travailleurs et futurs prolétaires, la première de notre Histoire écrite, depuis qu’elle prend une H, celle des « clients » à merci de leurs « patrons » que Pierre-Simon Ballanche dialogue à nouveaux frais en +1829 à partir du récit de Tite-Live datant de l’an ±0, le premier round de la lutte gréco-romaine des classes..

« Je venais de visiter Naples ; j’y avais vu le tombeau de Virgile, celui de Sannazar. J’étais descendu dans les sous-terrains de lave où fut Herculanum… Parmi les molles eaux de Baïa, je m’étais souvenu de Néron, d’Agrippine, de Sénèque, odieux et déplorables souvenirs ! Je m’étais souvenu des splendeurs et des misères des siècles ! … » : le ton est donné où s’entend en sourdine « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… » que l’auteur de Salammbô ne fera lire qu’en +1863..

« Que s’est-il passé ? est-ce un anathème d’en haut qui exerce de telles rigueurs ? Non c’est une loi des choses qui s’exécute silencieusement... A l’origine, nous le savons par toutes les poésies théogoniques et cosmogoniques, l’homme combat les éléments corps à corps ; il brave l’air et le sol ; la contrée et le climat sont en quelque sorte, son ouvrage : dans les temps de fin, c’est le contraire qui arrive… » : et tout dans cette Première sécession de la plèbe est à l’advenant.. On est abasourdi par une telle prescience aux accents hölderliniens..

Armés de la lance antique, ça discute dur entre les sénateurs du pourquoi et du comment sortir de la crise sans que soient remis en cause « le lituus augural (la crosse) du prêtre et le sceptre du roi », des fois que les Volsques en profitent pour contrattaquer.. Et Ballanche pour les besoins de la cause, de convoquer Le poète, Le Philosophe, le Jurisconsulte et l’Historien, quatre voix qui bientôt ne feront plus qu’une pour rendre compte des débats dans les camps séparés des plébéiens en quête de leader et dans celui des patriciens « stationnaires » (conservateurs) et « progressistes » (réformistes) pour que les mains se remettent au service de l’estomac, suivant l’apologue de Ménénius Agrippa que relaie Ballanche d’après Tite-Live dans son Histoire..

Car enfin, qu’est-ce qu’un plébéien :

« Qu’il soit à jamais exclu de toute participation, même la moindre, à la chose romaine, celui qui ne peut nommer son père !... Qu’il soit toujours sans postérité comme il fut toujours sans ancêtre ! Sa race ne peut se perpétuer puisqu’elle n’a pas le langage qui exprime la volonté, qui reçoit et qui communique la doctrine… Ne les égalez pas à vous, puisqu’ils n’ont pas l’âme immortelle qui passe du père au fils ; mais du moins, faites-leur aimer la dépendance où ils sont placés par leur nature infime et mortelle… Que les patrons veuillent bien se concilier, par de bons traitements, l’amour et le zèle de leurs clients ; mais nous ne pouvons prescrire aucune règle. La justice suppose l’égalité. A eux, la mansuétude ! A vous l’impunité ! » Plébéiens, analphabètes, édentés, ceux qui ne sont rien, comoriens devant ceux qui réussissent.. A quoi bon un code du travail ? Et Posthumius d’enfoncer le clou :

« Croyez-vous, dit-il, que Servius Tullius fût sans sagesse et sans prudence ? N’avait-il pas raison de penser que les plébéiens ne doivent pas être traités à l’égal des animaux ?... »

Et sur l’Aventin, Servilius le représentant des patriciens à l’adresse des plébéiens : « Ce qu’il faut que vous fassiez !... Pourriez-vous donc vouloir d’une autre volonté que celle de vos patrons ?... C’est la nécessité qui vous opprime, la nécessité et non les patriciens. Invoquez la clémence et la bénignité de vos patrons, puisque vous ne pouvez pas même avoir de volonté sans eux. Eux sont, et vous n’êtes pas !.. Servilius pense que les patriciens ne peuvent ouvrir une barrière fermée par le destin, qu’ils ne peuvent donner un avenir à ceux qui n’ont point de passé… »

A côté de Servilius, c’est Bellutus qui s’exprime et puis Paterculus qui parle, le proclamé Brutus plébéien, pas le Brutus qui chassa Tarquin l’étrusque : « Le plébéien n’est point une brute, puisqu’il a reçu le don de la parole aussi bien que le patricien. J’userai de la parole ! La parole c’est le feu sacré de Prométhée !... » Et Ballanche de recourir à des patronymes pour ajouter de l’implicite..

Et c’est ainsi que fut arraché le traité qui créa les deux postes de tribuns chargés de représenter les intérêts de la plèbe sans que le droit de pénétrer dans l’enceinte du Sénat leur soit toutefois accordé, mais de s’en tenir au seuil, pas encore.. Et Ballanche de conclure, ventriloque d’un chœur formé par le poète, le philosophe, l’historien et le jurisconsulte : « Maintenant que le principe progressif est créé ; il est créé pour soutenir une lutte interminable contre le principe stationnaire… », interminable, c’est dit !

Mais alors comment cela se peut-il que Ballanche, l’ami de Chateaubriand et de Madame Récamier, contre-révolutionnaire, ultra-royaliste et réformiste nous adresse ce message qui nous touche à l’hippocampe par-delà ce temps ? Cet « interminable » serait-il lui-même à double-sens, « progressif » ou « stationnaire », selon ? C’est que Ballanche pense détenir la formule des évènements, la mathématique des causes à effets dont toute son œuvre à l’antique constituée de « poèmes philosophiques » réunis par lui-même sous le titre de Palingénésie sociale porterait témoignage et dont la Première sécession apporterait une possible solution de continuité : on lit bien le paradoxe.. Traduisons avec nos mots d’aujourd’hui, que la trajectoire de l’Histoire moderne dans un espace à quatre dimensions suivrait celle d’une spirale tronconique, se présenterait comme une suite de révolutions concentriques allant en s’évasant où les évènements qui se ressemblent, s’assembleraient suivant une sorte de doctrine des signatures mais astronomique, entreraient en conjonction jusqu’à produire de ces arcs politiques aux points où Révolution et Destruction atteindraient la distance de claquage.. Les fous littéraires ne sont pas toujours ceux que l’on croit..

S’agit-il dans cette Formule générale de proposer un nouveau modus vivendi pour que le monde de la finance persévère dans ses pouvoirs, consente à quelques contreparties sonnantes et sociales à l’égard des « plébéiens » frappés des profits croissants du patronat « patricien » avec le machinisme grandissant - la bonne conscience en prime - au lieu de quoi il y aurait à craindre de plus égalitaristes revendications.. Charles Fourier a 57ans en +1829, année de la parution du Nouveau monde industriel, Proudhon a 20 ans et Karl Marx 11, même s’il reste encore aujourd’hui à démontrer que l’horizon de la « mise en commun », que la généalogie du « nous » n’est pas eschatologique.. Aussi pour qu’au fond rien ne change, s’agit-il de courir de plus en plus vite comme dit la Reine Rouge à Alice, interminablement et que dira Albert Einstein mais dans l’autre sens quelques espace-temps plus tard.. Et quel meilleur moyen pour traverser le miroir que de se regarder dedans avec l’antiquité dans le dos ?

Tite-Live traduit avec les mots de +1829 dans la pensée de -494, c’est donc à notre tour de traduire Ballanche avec les mots de +2017 dans la pensée de +1829 : la lecture n’est-elle pas une traduction dans la même langue en temps réactuel, une re-lecture – chose que magistralement démontre Walter Benjamin dans La tâche du traducteur – lire, tradelire, tâche de poète de toute la lire..

.. et c’est merci à Pontcerq d’avoir sorti du sommeil le chevalier Ballanche qui n’a pas oublié le génie de notre langue, avec préface de Jacques Rancière et tout l’appareil de contextualisation critique dont l’éditeur a fait sa marque,..

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