Tribut à Ronald KLAPKA

Les Célébrations

Tribut à Ronald KLAPKA

Hier dimanche 31 mars, j’ai passé une partie de la journée à communiquer mentalement avec Ronald Klapka en écrivant pour la Quinzaine littéraire  sur le dernier livre de Marcel Cohen, auquel il avait lui-même consacré son avant-dernière chronique. Aujourd’hui lundi, j’apprends avec stupeur qu’il vient de mourir. Nous avions parlé de ce livre il y a dix jours dans un échange électronique. Nous disions à quel point il nous avait touchés en évoquant le fait même dont dépend la survie.

 

Voici ce que Ronald m’écrivait par mail le 19 mars 2013 : « Que le savoir (la décision de réinscrire Annette à l'école) déjoue la barbarie, touche pour moi très profond. Même si dans le cas d'espèce, il n'y avait pas comme pour Marcel Cohen un enjeu de vie ou de mort. Toujours est-il qu'une petite bonne polonaise (ma mère, et je retrouve dans la description de Marie les mêmes vêtements), s'est vu confier d'autres tâches que le ménage par des patrons intelligents et qui changeront le devenir de ses enfants grâce à un regard positif qui se sera transmis, une éducation seconde (les livres, le théâtre, l'opéra), même si elle épousera quelqu'un de même origine qu'elle (mineur polonais), mais qu'elle saura convaincre du "salut par l'école" et qu'usine avant mariage pour les filles, et mine pour les garçons n'était pas une donnée obligée... »

 

En écrivant à mon tour à propos de Sur la scène intérieure, j’ai voulu terminer sur l’histoire qu’il évoque afin de répondre au vœu que nous formions chacun à la fin de nos courriers : « Nous croiser de nouveau, très certainement. » Voici donc les dernières lignes de l’article que j’écrivais hier, sans savoir encore que Ronald n’était plus, pour le croiser encore :

 

« Marcel Cohen doit sa survie à un fait qui est à la fois tout et rien. Il était en promenade au parc Monceau avec la bonne au moment où sa famille a été arrêtée. Il était sur le point de rentrer avec Annette lorsqu’il a vu ses parents être emmenés. Annette servait chez son grand-père depuis des années. Arrivée de Bretagne à l’âge de quatorze ans, celui-ci lui fit faire des études. Après son mariage, elle a décidé de continuer à servir chez celui qui l’avait éduquée. C’est pourquoi elle était encore là ce jour d’août 1943 et qu’elle a pu ensuite cacher le petit garçon dans sa région natale jusqu’à la fin de la guerre. C’est tout et rien, mais c’est un fait. […] Celui qui disait récemment dans un entretien avec Stéphane Audeguy, « sur mon enfance, d’ailleurs, je n’ai rien a dire. Que peut-on dire de quelque chose qui n’a pas eu tout à fait lieu », et qui pensait en avoir fini avec les faitsFaits III, paru chez Gallimard en 2010 portait en complément de titre suite et fin – donne ici précisément les faits de la disparition même. »

 

J’ai intitulé l’article « Brutalité des faits ». J’en reçois aujourd’hui une confirmation accablante.

 

Tiphaine Samoyault

 

Ronald : Vous nous laissez tous en plan au moment où nous avions tant besoin de vos lumières ?

Vous étiez notre « gardien des métamorphoses », et vous aviez l’art post-madgalénien de lier incomparablement les faits littéraires, avec un accent prononcé de la transmission, avec une frénésie de grand-lecteur, de chercheur au spectre élargi. Nous pouvions autant débattre de Freud et l’art, que du Jardin ouvrier, de Lacoue-Labarthe que de La lettre volée.

Bonjour Patrick

pardon de ne pas avoir encore répondu au msg précédent : merci

Chino arrive ce matin...

amitiés

Ronald

C’était il y a quatre jours.  Il était question de Léon Deubel. Vous étiez certain d’être tombé naguère sur lui. Pour vous la question n’était pas : qui c’est ? mais : Où donc ?

Les œuvres détressent en nous une pelote de temps, et la carte une fois déployée révèle aussi les lieux-nondits.

Ronald : vous allez répondre quand à mon message précédent ?

 

Patrick Beurard-Valdoye

 

Un dimanche de janvier, nous tricotons par mail, Ronald Klapka et moi, des mots de nourriture. De fil en aiguille, Ronald me délivre la recette d'un gâteau, le placek, LE gâteau en polonais, que ses grand-mère et mère battaient au poing avec la marmite (miska) entre les genoux. J'aime bien ce genre de bataille et je me mets illico au placek. Le soir, je peux envoyer la photo de mon œuvre à Ronald Klapka qui me donne sa bénédiction. "Aérien au dedans et craquant au-dessus", avait-il écrit. En y mettant du sien, les mots sont vrais. Je retrouve le mail et la recette. Grâce à Ronald, j'hérite d'une tradition dont j'ignore tout, d'une inconnaissance (il aimait bien ce mot) à battre au poing.

 

Maryline Desbiolles

 

La dernière note de la dernière lettre de la Magdelaine de Ronald, entièrement consacrée au livre de Christian Prigent, Les Enfances Chino, renvoie à ma recension de Météo des plages, parue sur ce site, avec des mots qui ne pouvaient que me toucher profondément.

 

La dernière phrase du dernier mail que m’a adressé Ronald (le 29 mars) est celle-ci : « Il faudra nous trouver un moment parisien commun, depuis le temps ! ». Oui, depuis le temps que nous échangions si fréquemment, lui, l’ancien inspecteur d’Académie, lecteur hors pair des plus grands auteurs, devenu psychanalyste sur le tard, et moi, instit de base, auteur de rares livres et de plus nombreux manuscrits restés au fin fond de mon ordi (dont la plupart lus attentivement par lui et qu’il m’encourageait à proposer ici ou là), toujours pas analysé.

 

La pédagogie (du côté militant, comme on ne dit plus guère, ce qui signifiait essentiellement entre nous les pratiques institutionnellespour résumer : les frères Oury : lui plus du côté de Jean et moi de Fernand puisque toujours les mains dans la classe), la littérature (nos points d’accord dont C. Prigent était précisément le plus important, nos divergences, ses énervements face à tous ceux qui le croyaient tenu de parler de leurs livres du moment qu’ils les lui avaient envoyés ou bien ceux qui, à ses yeux, ne lisaient pas suffisamment avant de parler d’un ouvrage ici ou là) puis, au fil des années, des échanges qui relevaient de l’intimité : ses origines ouvrières qu’il n’avait jamais oubliées, y compris dans ses choix de lecture; les drames que chacun avait traversés dans cette vie ; des interrogations parfois majeures. Je passe.

 

Souvent, je lui écrivais à quel point j’étais soufflé par sa manière de tisser au mot près, dans chacune de ses lettres, des liens d’un ouvrage à l’autre.

 

Le 22 février dernier, il m’a écrit ceci : « Je te souhaite de rassérénantes vacances ! C'est un beau privilège d'être dégagé des affaires, même si cela signifie chaque jour un peu plus que le temps est décidément compté ! Justement, le vivre ! »

 

Manque.

 

Bruno Fern

 

Ronald Klapka est l'auteur de la Lettre de la Magdeleine, non pas un bulletin, mais un colossal essai littéraire, livré périodiquement, en feuilleton, si vous voulez, à un club d'amateurs constitué par les abonnés d'une liste électronique. Chaque épisode à la fois suit le fil de la sensibilité de l'auteur, à la fois répond aux parutions de l'actualité éditoriale. L'ensemble forme le cabinet d'un lecteur toujours préoccupé de transmettre et un essai en mouvement, dont le sérieux et le joyeux, l'analytique et l'intimement subjectif font la singularité irremplaçable. Le meilleur commentaire de cette écriture buissonnante, tissée de notes et de liens invitant à démultiplier la lecture, je l'ai trouvé chez la grande Marìa Zambrano que Ronald m'avait fait connaître, dont je ne m'éloigne pas volontiers depuis et c'est en lectrice démultipliée, façon Klapka, que je la visite, pensant à lui en même temps que je la lis : "La lointaine vision du centre à peine perceptible, et celle qu'offrent les clairières, semblent promettre, plus qu'une perception nouvelle, un mode de visibilité où l'image serait réelle, et où penser et sentir s'identifieraient sans pour autant se perdre l'un dans l'autre ou s'annuler. Une visibilité nouvelle, lieu indistinctement de connaissance et de vie, tel semble être l'aimant qui a orienté tout ce parcours comme l'eût fait une méthode de pensée".

 

Nicole Caligaris

 

Ronald Klapka avait les capacités d’écoute d’un psychanalyste, la grande culture d’un érudit, la bienveillance naturelle et l’indulgence d’un fils de prolétaire immigré, le savoir-faire d’un geek,  la patience d’un écrivain et c’était peut-être le lecteur le plus infatigable et le plus fécond de notre époque.

Ensemble, nous échangions des propos souvent banals et gâteux à propos de nos petits-enfants, des images.

Je suis triste de ne l’avoir rencontré qu’une seule fois hors du web et de devoir l’évoquer à l’imparfait.

 

Pierre Le Pillouër

 

Je me demandais toujours comment faisait Ronald Klapka pour lire et rendre compte aussi rapidement, à peine après parution, de tous les livres évoqués dans sa Lettre de la Magdelaine, de façon aussi détaillée et reliant tellement subtilement une lecture à l’autre…

Autant qu‘un passeur de livres, c’était un « lieur » et relieur de livres, ce qui est d’autant plus précieux…

Apprenant sa mort si brutale, je me dis qu’il n’avait pas le temps, que le lieur en lui le savait et qu’il a rempli son temps et le nôtre de ses lectures bien mieux que tant d’autres qui ne savent quoi faire de leurs journées interminables.

Je le salue du fond du cœur et je suis sûre que les livres lui ouvrent le passage.

 

Isabelle Baladine Howald

 

Outre le fait qu'il était pour nos livres le lecteur le plus fin qui soit et que l'écriture de ses articles m'émerveillait, Ronald Klapka était d'une exceptionnelle humanité. Regardez comme il prenait le temps de correspondre personnellement avec chacun! Il m'avait, à moi aussi, confié l'histoire de sa mère que le livre de Marcel Cohen lui renvoyait et me disait son souci à l'endroit de son fils surdiplômé qui ne trouve pas de travail. J'espérais le rencontrer un de ces jours, je ne le connaissais que depuis un an... Choc terrible que sa mort. Grande tristesse. Je pense à sa famille…

 

Catherine Weinzaepflen

 

D’autres que moi l’ont dit, le diront. Ronald Klapka était un lecteur boulimique et un grand passeur de pensées. Culture vaste, joyeusement vécue, différenciée (théologie, psychanalyse, littérature, philo). Et surtout, générosité intellectuelle : sans précautions tactiques, sans calculs — pas si courant dans ce secteur.

Dix ans d’amitié, depuis une rencontre à Reims. Pas vu souvent. Pas plus de quatre ou cinq fois (à Bordeaux, au Petit-Palais, à Paris, via la MEL…). Des amis communs à Saint-Brieuc (Annie Lucas, Roland Fichet). Moi : à chaque fois ému par sa sorte d’ingénuité gaie, parfois brouillonne, toujours enthousiaste. Vision : son étonnement de grand sylvain d’Europe centrale, tout illuminé de circuler dans ce monde (les livres, la vie littéraire, l’invention imprévisible des pensées et des formes) si éloigné de celui d’où il venait — et auquel il s’adressait, in fine, toujours, comme pour l’enseigner, le sauver.

Le dernier livre chroniqué par lui sur son site aura été Les Enfances Chino. Je ne sais si je dois en être fier ou désolé. Ça me serre le cœur, en tout cas. Depuis une dizaine de jours, nous échangions à ce propos les mails quasi quotidiens qu’exigeait son scrupule (sa volonté de dire vrai, juste, détaillé, pas superficiel).

Maintenant, j’attends que paraisse, dans quelques jours, le numéro de «Il particolare» où figure la lettre qu’il avait écrite suite à ma demande d’un texte de lui pour le dossier consacré à mon ami Eric Clémens. Cette vie-là, au moins, se poursuit. Entre les deux textes, le choc : ultima necat. Quelle tristesse !

 

Christian Prigent

 

Ronald Klapka représentait quelque chose que l’on ne doit pas hésiter à nommer, même si cela attire des moqueries et des grincements de dents : l’honneur de la critique littéraire. Je ne parlerai pas de la spécificité ou des singularités d’un site, d’un blog, par rapport à un journal ou à un magazine. Qu’il suffise de souligner que, dans le premier cas, l’exercice de la critique est généralement solitaire, individuelle, n’obéissant ou ne renvoyant à nulle autre instance qu’à la conscience propre. Dans les journaux, on le sait bien, il en va tout autrement. En ces lieux, la pratique de la critique peut de moins en moins être séparée de mille complications, raisons, motifs et intérêts extérieurs, parfaitement étrangers, quoi qu’on dise, à la littérature elle-même. La voix propre du critique est brouillée. Dès lors, il faut prêter l’oreille, faire taire la rumeur, les parasites, pour l’entendre – et la juger.

Comment définir cet honneur dont la Lettre de la Magdelaine  reste la précieuse et rare illustration, à l’écart de tous les brouillages ? Assez simplement : Ronald parlait, écrivait en son nom, mais sans chercher à faire valoir ou à imposer ce nom. La valeur, il l’attribuait naturellement, par le mouvement propre de sa sympathie, à l’œuvre, au livre et à la pensée de l’auteur considéré. Et non à sa personne. De cette position de retrait, avec liberté et respect, il laissait parler (la citant abondamment, avec une rigoureuse précision) l’œuvre qu’il avait sous les yeux. Essai, roman ou poème étant traités avec une égale attention – même si sa voie était électivement réflexive et spéculative. Un dialogue s’instaurait, toujours inséré dans une vaste et vivante érudition. Des questions naissaient, des références surgissaient, prolongeant, approfondissant le dialogue. Le jeu d’échos était toujours stimulant et ouvert : lisant, je l’amplifiais moi-même, avec mes propres références. Ce type d’échange où l’écoute importe plus que la parole propre – toujours précipitée – représente une sorte d’idéal de ce commerce intellectuel particulier qu’est, ou que devrait être, l’exercice critique. Idéal souvent mis à mal par la brutalité des opinions et la précipitation des jugements. Campé dans sa disponibilité plus que dans ses certitudes, Ronald avançait des propositions, soulevait des questions. Son intelligence des textes n’enfermait pas ses textes mais leur donnait une respiration nouvelle.

Pour terminer, cette citation, tirée de la critique de l’un des derniers livres qu’il aura lu. Et que l’on me permette de penser qu’il ne s’agit nullement d’un hasard. Ce livre, c’est Sur la scène intérieure. Faits, de Marcel Cohen. J’aime que ces trois lignes à propos d’un texte qui laisse d’abord le commentateur bouleversé, muet, s’ouvrent sur une question. Ronald ne méprisait pas la rhétorique. Il savait justement que quand la voix est prête à se briser, elle est un recours. « Faut-il insister ? Il y a dans ces pages un immense amour confronté à la brutalité insensée d’un temps, et confié à la scène intérieure de chacun. »

Parlant de je ne sais qui Charles du Bos disait : « Parce que la vue de tels hommes fait du bien ». Je lui emprunte ces mots, sachant bien de qui je veux parler.

 

Patrick Kéchichian

 

Je vais garder de lui l'image d'un homme qui ne mentait pas : la joie, l'excitation qu'il tirait de la lecture et de l'écriture, il a su les rebasculer dans les rapports humains - ce qui les magnifiait. 

 

Arno Bertina

 

Fidèle à son enfance, Ronald en avait gardé l'émerveillement devant la beauté, l'enthousiasme de la découverte, et une étincelle rieuse dans le regard. Il était juste. Il était bon. Il me manque.

 

Lucien Suel

 

Clap de fin

Fidèle, généreux, décidé, attentif, précis, sensible, ponctuel (puntuale, terme par lequel l’italien indique aussi la rigueur en un sens plus général), clair (qualité que tous ceux qui l’ont croisé ne pourront plus détacher de l’intensité de son regard), Ronald Klapka avait su convaincre nombre d’entre nous qu’une certaine forme de critique littéraire pouvait continuer sur internet, et mieux encore,  que cette critique qui semblait d’une certaine manière menacée pourrait sans doute y trouver ses quartiers.

La lettre de la Magdelaine renouait ainsi par sa forme et son contenu avec la Correspondance littéraire philosophique et critique qui avait cours au 18ème siècle et dont Bayle avant  Grimm et Diderot firent une forme de la socialité littéraire mais aussi de la lutte politique. Comme ces Correspondances, la Lettre avait ses abonnés et comme elles aussi elle ne diffusait pas sa liste qui créait une société secrète de conjurés qui s’ignorent. Comme elles aussi, la Lettre exerçait une fonction de vigie – avec Ronald Klapka on était vite conduits à acheter  des livres, à en parler, avec lui et entre nous. Klapka savait tisser ensemble les lignes qui viennent des livres et des œuvres, il savait les relancer en lignes de vie et rares étaient les choses dignes d’intérêt qui lui étaient étrangères.

Si l’égoïsme reste la vraie figure du mal, lui, il a fait ses preuves, ses preuves d’accueil, d’ouverture, d’entraide. Si l’imbécillité reste le mal, lui, il a fait ses preuves, ses preuves de sensibilité, d’intelligence, de puissance. Si la tristesse reste le mal, lui, il a fait ses preuves, ses preuves de rire, de joie, d’énergie.

Peut-on ajouter que Klapka (faisons sonner son nom au moment où les K de Kafka et de Buzzatti font retentir cet imprévu clap de fin) accordait une place importante, décisive même au poème et aux poètes ? Au moment où la critique de poésie disparaissait des gazettes, Klapka lui donnait une nouvelle vie. C’est pourquoi sa disparition, plus qu’une autre peut-être, ne peut manquer d’affecter profondément ceux qui se sentaient ses amis et qui perdent en lui un lecteur irremplaçable ainsi qu’un allié aux yeux clairs.

La semaine dernière, alors qu’il venait de découvrir la publication du Baudelaire de Benjamin en italien dans une version philologique qui tient compte de tous les dossiers (Roma, Neri Pozza, édition de Barbara Chitussi, et de C.C. Härle, préface de Giorgio Agamben), il m’écrivait : « traduiras-tu ? à moins que ce ne soit déjà fait ».

Je lui répondis : « Ronald, tu n’es pas raisonnable, il s’agit d’un livre de 944 pages …». 

Je n’ai pas eu sa réponse. Je peux la deviner.

 

Martin Rueff

 

Il fut homme de rencontres, improbables et fructueuses, tout tissé de générosités et de vraie curiosité. En lui et grâce à lui, habile à tirer les fils et les coudre ensemble – par le truchement de la Magdelaine –, dialoguaient livres et penseurs. Eclat gourmand de malice dans le regard, il nous promenait de jardins ouvriers en séminaires de haute volée, littérature, philosophie et psychanalyse mêlées.

Cet ami des hommes et des livres n’est pas parti : je crois plutôt qu’il est allé parler picard avec  Pontalis et Lacan.  Après le 27e volume, « dissolution », alors que sa présence aussi s’est dissoute parmi nous, nul doute que nous viendra un 28e séminaire, « au-delà », sous l’influence de Ronald entièrement rédigé en ch’ti.

Pour rester vivant.

 

Dominique Viart

 

« La condition Kritique »

 

in memoriam Ronald Klapka

J’ai appris avec stupéfaction et grande tristesse la disparition de Ronald Klapka : ma sympathie allait comme une naturelle très basse et lente à l’encre non moins sympathique que toutes ses lettres de la Magdeleine nous offraient : l’idée, de cœur, et autant didactique, qu’en ses lettres se logeait une famille possible de sensibilité, au-delà même de rencontres manquées, de mains serrées à distance par quelques mails échangés, je crois l’avoir toujours vérifiée ; une famille restreinte peut-être, mais dans laquelle pouvait se déployer son attention, scrupuleuse, une rigueur conceptuelle toujours articulée à la souplesse féline de l’intuition, devrais-je ici plutôt dire tressée au schème de l’« intuitif » lui-même. Sans aucun doute, la phrase de Ronald Klapka portait en elle serrée le condensé de ses deux façons d’écrire : cela fait sa démarche, une sorte de danse, jusque dans les notes de bas de page (discrètes mais sûres, toujours reconnaissantes des travaux qu’il lisait et appuyait généreusement), cela définit la condition critique de sa phrase, déployée lentement ou se serrant en un geste minimal ; cela fait sa langue, toute offerte à ses régimes multiples, où les citations y furent des marqueurs vifs de  voisinages, ses propres façons d’aller aux livres étant l’aura même qu’ils dessinaient sûrement face à lui, lorsque ses yeux s’en levaient et les quittaient. La tâche critique que Ronald Klapka disait dans ses lettres, son exigence, ne fut jamais sèche, ni docte, ni scolaire, ni « sale » (c’est Blanchot qui le rappelle au travers de l’emphase et de la satisfaction, répugnante dit-il, que Sainte-Beuve affiche à son sujet), mais toute tournée vers ce que Walter Benjamin appelait « sa mesure de vérification ». On pourrait y entendre aussi le mot de « véracité », que la lecture vérifie et reconnaît en toute véritable écriture : c’est sans doute ce que Benjamin encore entendait aussi lorsqu’il écrivait que « le vrai critique a fréquemment des rêves éveillés à propos d’un livre qu’il ne connaît pas encore » (Fragments, p. 211). Et sans doute ce rêve est-il aussi l’aura de la critique elle-même dans laquelle Ronald Klapka vit et vivait ses magdeleine(s).

       J’ajoute ceci, qui conforte bien le geste qui lui fit préserver la venue de ces rêves critiques, et qu’il écrivit à propos d’une « prière d’insérer » que je voulus à mon livre For (Argol éd.) : « Le possible obstacle du retour sur sa propre écriture, écrivait-il, Maurice Blanchot dans Après-coup (Minuit, 1983) l’a signifié, à propos de lui-même (…) et ainsi souligné : « Une telle tentation est nécessaire. Y tomber est peut-être inévitable. ». Voilà ce que me dit Ronald, et ce fut, je dois dire, une leçon magnifique, parce que sans aucun jugement. J’ai retenu là l’idée que dans l’après-coup de la relecture il y avait une combinaison entre la nécessité de clarification et le fait que celle-ci soit inévitable. Que l’après-coup de la lecture succombe à sa propre tentative de clarification contre les marges où le livre s’est écrit, et jusque dans ce qui fait sa propre phrase, est son irréfutable risque. La phase clarifiante peut être un cache contre la phrase que le livre a cherchée. Cependant il faut poursuivre une phrase possible dans le champ des phrases du livre écrit et assumé. Voilà ce que disait aussi la citation que Ronald me lançait comme une main via Blanchot. Et voilà qu’elle me disait aussi quelle condition critique il fallait ne jamais cesser d’entendre au sein de toutes nos lectures.

 

Emmanuel Laugier

  

J'ai été très troublée et triste d'apprendre la disparition de Ronald Klapka avec qui j'avais brièvement mais intensément échangé, comme tant d’autres de ses nombreux correspondants. Comme si nous étions au milieu d'une conversation à peine entamée, une phrase en l'air, et qu'il était soudain impossible de finir, que le sol se dérobait. L’énergie avec laquelle il s’était documenté pour rendre compte du livre de Thalia Field m’avait impressionnée et touchée même s’il n’y avait là rien de surprenant au vu de l’exigence et de l’engagement dont témoignent ses lettres de la Magdelaine. De fil en aiguille, nous avions échangé des lectures faites et à faire, ponctuées de détails de la vie quotidienne et familiale. C'était manifestement un être d’une générosité exceptionnelle en plus d'un exceptionnel lecteur.

 

Abigail Lang

 

Elégie en K.

Pour Ronald

 

Parfois, il faut un certain temps pour réagir. Ronald Klapka réagissait toujours vite. Il était devenu le sismographe de la vie littéraire et intellectuelle française. Il aimait ce métier qu’il avait inventé en s’appropriant avec élégance les nouveaux moyens de l’information critique. Il pratiquait la gaie lecture du gai savoir. Il voulait toujours nous enjoindre à lire, il nous entraînait dans le jeu du lire comme les enfants s’entraînent les uns les autres dans les premières imaginations.

Hier, j’ai sorti des cartons du déménagement les jeux des enfants. J’ai ouvert la boîte de Kapla. Comme toujours, j’étais frappée par l’extraordinaire simplicité de ces bâtons de bois de toutes les couleurs avec lesquels les petits construisent la vie imaginaire. Sauf qu’hier, avec les bouts de bois entre les mains, le nom du jeu me ramenait au nom d’un homme mort soudainement avec lequel j’ai toujours eu plaisir à échanger des remarques et des lectures. Et puis aussi : le bruit des petits bâtons de bois entre mes doigts semblaient répéter des k. La simplicité de ce bruit du jeu d’enfant me ramenait aussi vers la littérature telle que Klapka la donnait depuis sa Magdelaine. Oui, avec facilité et courage il s’emparait des textes, les montait et les démontait. Il construisait des maisons de lecture. Dans chaque lettre, il avait l’entrain et la concentration rêveuse de qui s’amuse avec la poésie et la signification du langage. Comme si les textes étaient faits de ces bâtonnets de bois colorés qui, hier, ont fait lever en moi le nom d’un homme que je n’ai vu que deux fois. J’ai pensé au regard bleu vif de Klapka et à notre dernière rencontre au Petit Palais où il avait montré son habituelle bienveillance. C’était à l’occasion d’un ensemble de journées sur le savoir et la littérature. Ce savoir des jeux d’enfants, cette construction simple et savante qui donne une place aux vies imaginaires et aux mémoires, cette place que défendait avec ardeur Ronald Klapka.

Un peu plus tard, toujours dans la première chaleur de cet été qu’il ne connaît pas, j’ai ouvert les cartons de livres. Des gros bâtons de papier épais comme du bois. Des boîtes de toutes les couleurs. Une bibliothèque en désordre, déballée. J’ai renversé tous les cartons pour construire quelque chose, un ordre, du sens. Et puis j’ai ouvert un livre au hasard. C’était Le Journal des motions intérieures d’Ignace de Loyola, le fondateur d’un ordre religieux et pédagogique : Mardi. Pendant la messe avec larmes. Mercredi. Avant la messe, avec larmes et pendant beaucoup. Jeudi. Sans elles. Vendredi. Beaucoup de larmes. Dimanche. Pendant la messe et avec, en grande abondance. Lundi. Même chose. Mardi. Pendant la messe, avec elles. Mercredi. Sans elles. Vendredi. Avec elles. Vendredi. Sans elles. Dimanche. Avant et après la messe, larmes. On sait que les enfants pleurent beaucoup. Mais, eux, ils rient aussitôt après. Ils ne s’exercent pas encore à la vie intérieure. Ils sont dedans, ils la jouent, ils la miment. Ils pleurent et ils rient malgré tout parce que la vie est faite ainsi. La dernière lettre de Klapka était sur Les Enfances Chino de Christian Prigent. Dans la lettre, Ronald a écrit : jeu de la mort.

La lecture est une forme de méditation. Une méditation folle. On se concentre comme se concentre un enfant qui joue seul avec une boîte de Kapla. Chaque jour, Klapka s’adonnait à cet exercice spirituel qui bouleverse les motions intérieures en nous ramenant au savoir enfantin. Kkkkkkk… Kkkkkkk… Kkkkkkk… Il a lu comme un fou. Il a lu comme un enfant.

 

Muriel Pic
Zurich, le 17 juin 2013

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Ronald Klapka est décédé brutalement hier 31 mars 2013.

Son intérêt pour la littérature et la poésie contemporaine, ses capacités de grand lecteur se sont d’abord manifestés dans sa collaboration avec François Bon lors de la création de remue.net puis dans sa fameuse Lettre de la Magdelaine.

Nous ouvrons cette page aujourd’hui pour permettre à tous les écrivains et critiques, à tous ses amis de lui témoigner leur reconnaissance ; selons les termes de Nicole Caligaris,  " plutôt qu'un éloge façon Panthéon, avec une signature à majuscule anglaise

nous proposons

un 

 Tribute to…

sous la forme d'une mosaïque à sa façon."