Animales de Pierre Drogi par Bérénice Biéli

Les Parutions

08 oct.
2013

Animales de Pierre Drogi par Bérénice Biéli

 

Animales se lit comme une pièce en quatre actes, suivie d’un chapitre intermédiaire et de deux suites intitulées Suite azyme et Porte-lune. Comme les Suites, il s’agirait plutôt d’une pièce musicale voire sonore où la vie (dans sa multiplicité) entonne ses airs de déluge et de fuite, contournant toujours le sens des mots qui tentent de la figer. Animales serait ainsi l’inénarrable histoire de ces êtres pourchassés et pourchassant que sont à la fois les vies animées (nous verrons que le pléonasme est volontaire) et les mots qui, loin de nommer ces vies, nous signalent leur absence de signification et leur épaisseur sonore, atmosphérique, matérielle.

Cela commence par un rappel étymologique : « animales / [animal, du latin animalis : formé d’air, animé, vivant] ». L’étymologie renvoie à la source d’un sens fabriqué, à l’histoire du mot puisque celui-ci a une histoire comme les vivants qui la constituent. Mais, dès le début, une citation révèle – comme pour éviter au lecteur de s’embarquer dans une mauvaise direction – que « [l]a beauté est la fuite des choses ». Et c’est un appel (animal, animé) qui commence l’histoire, la constitue et l’accélère : un appel venu d’on ne sait où, sans doute hétérotopique, auquel tente de répondre le texte. D’emblée, le problème du sens se dissipe pour nous jeter dans la masse sonore qu’implique toute tentative de communication :

 

« Un appel au bien   gît dans les bois ?

 

          appel au vent entre les choses

      appel à vie entre les compressions du moi

                            l’effondrement partiel des masses inhumaines »

 

L’appel, qui est un souffle jeté hors de vers, restera sans doute sans réponse, mais le poème insiste sur son perpétuel mouvement, comme si c’était la vie qui était appel, perpétuel appel pour autant qu’elle persiste et ne se fige pas dans une forme quelconque. « La note rouge des glands » fabrique, en contrepoint de cet appel, le tissu sonore où les « animales » se dispersent, s’appellent, se répondent et s’éloignent. Le ton est donné, cette « note rouge », comme dans un morceau de Scriabine (compositeur russe synesthésique), semble indiquer que non seulement les mots ont leur équivalent sonore mais aussi que les animales sont soumises à la loi de la nécessité : la mort. Cette mort, l’auteur la matérialise dans des petits drames cruels mais banals :

 

        « belette morte et mangée

                     le train arrière couvert de

               parasites blanchâtres et de mouches

          grouillant sur la blessure

           d’inexplicables insectes jaunes

                             transparents

et plus loin      abandonnée :

     une épuisette de braconneur »

 

La blessure volontaire qui cause la mort, et donc l’interruption du souffle, semble être la hantise du poème qui persiste malgré elle. En tuant l’animal, le  « braconneur » tue le souffle, et donc la possibilité de l’appel et de la réponse – il déchire le tissu sonore où circule la communication. Mais le braconneur est aussi l’image de ce qui fige les vies et les encercle dans la clôture de son domaine (la chasse), celui qui n’entend pas l’appel ou reste indifférent :

 

  « vous qui empêchez même

     d’avoir le temps de

          vous répondre,

ô pourvoyeurs des barbaries de

              demain,

vous devriez crever de honte . »

 

C’est une manière de rappeler, peut-être, que l’écrivain aussi, en dispersant ses signes sur la page pour mieux les cloisonner, devient un chasseur à l’affût du sens où le récit est son domaine. Le domaine n’est plus la forêt où circulent les âmes. Les âmes non pas en quête de sens mais d’appels et d’éventuelles réponses qui, elles-mêmes, sonnent comme des appels. C’est pourquoi aussi la partition sonore du poème est résistance à la cruauté du récit, car elle célèbre l’appel, elle crée l’ouverture animée quand le récit accapare, cloisonne et demeure indifférent au reste.

Ainsi, les animales poursuivent leur fuite, c’est-à-dire qu’elles ne se laissent pas attraper/harponner par la forme du poème ; chaque strophe (séparée par les blancs-silences de la page) livrant une variation sur le thème de la fuite :

 

            « on dirait des troupeaux minuscules

                   pressés d’aller jusqu’à la mer

                         et nous, pressés de nous dissoudre . »

 

La partition sonore est davantage un « réfectoire des apparitions » qu’un lieu où les noms sont distribués. C’est ainsi que les animales s’animent réellement en deçà de la « bavardure humaine » à laquelle l’auteur oppose le ronron « animal-amical ». L’animal, c’est aussi le souffle, le duende (inspiration) de la renarde. Le féminin-pluriel d’animales insiste non seulement sur l’étymologie du terme animal mais aussi sur la multiplicité de ces âmes (corps ou esprits – soufflés) échappant au pouvoir organisateur de l’Un, du mot ou du récit. Pierre Drogi leur restitue ainsi leurs forêts communicantes, c’est-à-dire un lieu sublime, absolument ouvert et éclairé par le souffle sonore du poème qui fonctionne comme un intensificateur de vie.