Cela de Laurent Albarracin par François Huglo

Les Parutions

05 janv.
2017

Cela de Laurent Albarracin par François Huglo

 

Une courte prose par page, parfois deux, « cela » fait un recueil, mais quand ces proses commencent par les mots « parfois », « souvent », « quelquefois », « un jour », elles se présentent aussi comme le récit d’une expérience, initiation et révélation, comme A la recherche du temps perdu, le Discours de la méthode, ou La Nausée. Expérience de l’absurde ? « Un jour c’est l’assiette sur la table, là. Elle a un drôle d’air, l’assiette. C’est la même assiette que d’habitude, mais je ne sais pas, cette face, cette blancheur, ce tain… On dirait qu’elle fait bouclier à des questions ». Mais Laurent Albarracin n’est pas Antoine Roquentin. « Rien ne semble l’interroger qu’elle-même pourtant. Peut-être est-ce que c’est qu’elle est, cette assiette, et que ça suffit à la rendre étrangère un peu ».

 

« Cela » est raconté comme un événement, saisi comme une chance inouïe : « un "c’est cela", un oui sans quoi ni rien d’autre que ce oui ». Un « écho de l’inouï », ce mot lui-même faisant écho à « oui ». Comme dans Le Grand Chosier, grand rosier des choses sans pourquoi, c’est ceci ou cela, tout et « n’importe quoi », par exemple un « magnolia aux fleurs grotesques comme des œufs sur un arbre à œufs ». Le pari du quelque chose plutôt que rien gagne à tous ces coups que sont les cela, dans une sorte de pluie d’atomes à la Démocrite : « La pluie qu’on ne voit pas parce qu’il fait nuit tombe dans cela. Cela est une sorte d’escarcelle. Un pot qui a tout gagné. Où toute chute se récupère ».

 

Chez Albarracin, le verbe être n’est pas substantivé. Il est bien l’auxiliaire, l’opérateur qui relie un sujet à un attribut : c’est cela, et « cela est cela que cela montre ». Cela se montre et cela est montré : l’être du phénomène n’est rien d’autre que le phénomène de l’être. « Cela, c’est ce qui est montré par tout ce qui se montre ». Dans cette pluie oblique, même l’immobilité passe, comme un ange qui « ne dit mot ni ne bronche », ou la « longue procession » d’une « caravane d’aucun mouvement ».

 

Et comme la pluie, comme un ange (qui passe, même si le mot ange ne figure pas dans le livre), comme un rayon, un tissu, ou le gravier d’un tas, « ça tombe parfaitement, ça vient à propos, ça vient avec le constat que c’est bien ça, qu’il est bel et bon que ça soit ainsi, puisque c’est ainsi, que c’est exactement tel que c’est, que ça s’emmanche en plein dans la situation ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, non par décret ou par dessein de la divine providence, mais parce que pour Albarracin, la formule de Pangloss, caricature voltairienne de Leibnitz, équivaut à une tautologie : c’est ça, c’est comme ça, on ne saurait mieux dire car ce ne saurait mieux être. Plus que pongien, le verre d’eau d’Albarracin est point de vue et miroir du monde. « La vue. La vue vue voyant voyant. Cela venu aux choses. Cela qui serait la désignation appartenant à ce qui est ». Une monade exemplaire : « Il est l’appareil optique même, avec son œil au milieu de sa vision, la loupe sous laquelle son plomb fondu est une fleur absente ».

 

Quant à la formule freudienne « Wo Es war, soll Ich werden », Albarracin ne la traduirait certainement pas par : « le Moi doit déloger le ça », plutôt comme Lacan : « Là où c’était, peut-on dire, là où s’était, voudrions-nous faire qu’on entendît, c’est mon devoir que je vienne à être ». La tautologie selon Albarracin ressemble, en effet, à la forme réflexive du « là où s’était ». Les choses ne sont ce qu’elles sont qu’à force de s’affecter, de montrer leur auto-affection et leur affection : ça se touche et c’est touchant. « Cela apparaît selon que cela touche. C’est comme une imposition des mains de cela sur cela ». Ça brille et ça fait briller. « Brille comme un cela et fait briller le cela ». On ne déloge pas le ça, on y advient comme ça vient : « On pénètre alors le domaine de cela où l’on entre par la porte ouverte enfoncée du cela ». On s’engouffre où cela fait tache, se signale par son « inconvenance » (un âne qui brame) ou « des bordées d’injures » (des corneilles). La lune « montre la lune au sage et à l’idiot », qui n’a donc pas tort « de regarder le doigt du sage ».

 

Le Dieu de la Création de Michel-Ange perd son unicité. Plus qu’un vol de corneilles, il est légion. Il en pleut, une pluie du tonnerre de Zeus : « Très précis est cela. Aussi peu déterminé soit-il, cela est très précisément cela. On dirait des index zébrant le ciel. Des chutes de barbe de foudre. Des cheveux implacables ». Ou pluie d’oiseaux dans un chant d’oiseau : « Chant plein de plumes colorées, de flèches ébourriffées, de traits fous qui dessinent une forêt seconde à même l’invisible ». Laurent Albarracin serait-il l’oiseleur ? Papageno ? Il piège les « cela », s’écrie « enfin » et « ouf » quand « c’est ça », quand « ça y est ». Car « Il fallait que ça y soit dans ça pour que ce soit vraiment ça, pour que ça ait le goût du c’est ça ». Où ? Dans la cage du langage. Une cage ouverte : il suffit que ça y passe pour que ça y prenne (et donne) goût. Mais « Cela n’a pas de nom. Cela n’a pas de réalité. Cela est ce qui n’ayant ni nom ni réalité nomme et réalise ».

 

L’inadéquation elle-même est quelque chose. Quelque chose qui cloche. « C’est ça que ça n’est pas ça, qui est ça ». Mais quand c’est oui, c’est oui. Plus que nécessaire (comme si la chaîne des causalités avait été montée ou descendue : « Si cela renvoie à cela, ça n’est pas à la manière d’un second cela qui renverrait à un premier cela, puisqu’il n’y a pas de premier et de second cela, il n’y a qu’un seul cela »), c’est suffisant : « Cela ne fait pas un pli. Cela ne transige. Cela tranche (…). Pas l’ombre d’une ombre dans cela. Il suffit de cela pour cela ».

 

À la fois forme et fond, « Cela a la forme que cela prend, cela prend la forme que cela trouve, cela trouve la forme de ce que cela a ». À la fois léger, impalpable, s’appliquant à une réalité « fine, imperceptible », avec « une attention soutenue, une délicatesse », et serré à bloc : « le mélange d’une bulle et d’un boulon ».

 

Albarracin n’est pas platonicien : « L’idée d’une table ne fait pas une table ». Il ne cherche pas non plus, clairière ou demeure de l’être, une table habitable. « Le cela d’une table, ce serait plutôt la table établie comme table dans la table ». Cette intime stabilité (ou ç’tabilité) la dédouble , pourtant, dans le moment réflexif où elle se met à table, avoue et confirme ses aveux. Son existence est « seulement une insistance, sa réalité une reréalité. La reréalité étant cette réalité que cela nous fait toucher du doigt ». Le pronom démonstratif d’Albarracin ne se contente pas de montrer, de loin, un nom absent. Trempé dans « le pot qui a tout gagné », l’index fait goûter ce qu’il pointe : non loin du De natura rerum de Lucrèce, un De confitura rerealitatis.