591 numéro vingt spécial Jacques Donguy par François Huglo

Les Parutions

27 févr.
2024

591 numéro vingt spécial Jacques Donguy par François Huglo

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591 numéro vingt spécial Jacques Donguy

 « L’ordinateur n’invente rien, il faut tout lui dire ». Et « ChatGPT (2022) n’a rien inventé, si ce n’est cette publicité soudaine et gratuite dans les media pour Meta, donc pour Mark Zuckerberg, qui n’en a pas vraiment besoin ». Mais « une nouvelle créativité » naît des « possibilités multiples de l’ordinateur, qui fait appel à des technologies différentes de celle de l’imprimerie à caractères mobiles de Gutenberg ». Ces affirmations de Jacques Donguy sont illustrées par la couverture du numéro vingt de 591 qui lui est consacré : Jean-François Bory détourne la fresque de Michel Ange, mais à la place du doigt de Dieu c’est celui d’Adam qui transmet son énergie à une main articulée, artificielle, en un point lumineux, constellé d’étincelles. Deux textes de Jacques Donguy montrent que Proust dans le roman, Mallarmé dans la poésie, l’un « avec la multiplication des paperolles », l’autre « avec "Le Coup de Dés" et le projet de "Livre" », ont rêvé, « tout en en jouant au mieux », de sortir du « modèle figé du XIXème siècle ». Les textes qui suivent reprennent la présentation de la revue parlée « Poésies électroniques » au Centre Pompidou le 12 mars 1998, à l’occasion de la sortie de la revue Doc(k)s-ALIRE « Poésie et informatique » et de son CD-ROM, et critiquent la fiction, entretenue autour de ChatGPT, « de l’ordinateur qui peut générer du texte correct et qui pourrait, à terme, remplacer l’homme. Toujours le mythe du Golem, du robot androïde ». Jacques Donguy répondait à la fin de son son Essai sur la poésie numérique, et Jean-François Bory répond par sa couverture du présent numéro : « Il y a, avec le numérique, une véritable rupture épistémologique par rapport à la notion romantique d’auteur, d’inspiration, de génie, par rapport à la notion de "création"ex nihilo, ce qu’illustre, dans la fresque de la Sixtine à l’époque de la Renaissance et du début de la révolution gutenbergienne, le doigt créateur ». Des captures d’écran correspondant à la soirée du samedi 12 mars 2022au Générateur à Gentilly, dans le cadre du festival « Les Échappées » #3 du Val-de-Marne, avec Sarah Cassenti et Thomas Laroppe, complètent le numéro par leur lumineuse manipulation des images, des corps, et des typographies.

 

            Stagiaire, Jacques Donguy avait assisté à la faculté de Nice aux cours de Michel Butor sur Proust, dont il avait pris « quasiment en entier la sténographie » qui « est aussi une mise en ordre », et qu’il mêle « à des interprétations personnelles ». Proust œuvre à un passage de « l’aristocratie des noms » à celle de l’art. À la fin, Gilberte Swann devient duchesse de Guermantes, Madame Verdurin princesse de Guermantes. « Les cathédrales du XXème siècle seront les Musées d’Art Contemporain ». Proust lui-même écrivant la première et la dernière page de son œuvre « avant tout l’entre-deux », réalise « l’image de l’ogive ». D’un « plan assez simple », les « paperolles ajoutées » font un « texte en gestation », inachevé. Les chambres du narrateur, celle de la « nuit de noces » avec la mère, « qui est en même temps une nuit de meurtre » puisqu’elle vient contre la volonté du Père, la chambre de liège où sera rédigée la Recherche, construisent « un nouveau ventre maternel », tout le texte étant « compris dans un acte de réveil ». Grâce à la lanterne magique, le mur « devient transparent », comme un vitrail ou un aquarium, que retrouveront les dîners à Rivebelle avec Saint-Loup et « la soirée d’abonnement de la princesse de Parme à l’Opéra ». Entr’ouvert par les pommiers en fleurs et autres impressions ou réminiscences, le paradis se livre à Venise, où coïncident l’art et la réalité, à la « surface translucide » de rues faites d’eau, qui transposent Combray et Balbec. Les mosaïques couleur d’or, « couleur de l’éternité », préfigurent la mort et la résurrection de Bergotte « foudroyé par le petit pan de mur jaune » de Vermeer.

 

            Au cours d’un entretien avec Jacques Donguy, Haroldo de Campos voyait en Mallarmé « le poète qui a fait la division des eaux. Pas Mallarmé en général, le Mallarmé du "Coup de Dés" », dont Isidore Isou et Ezra Pond avaient reconnu l’influence sur leurs travaux. Le « précurseur du cubisme et de l’art contemporain », proche de « la conception idéogrammatique de l’écriture dont se réclament les poètes concrets », a relevé, selon MacLuhan, le défi lancé au livre par les « techniques de spatialisation de la presse quotidienne ». Le groupe Noigrandes lui rendra hommage sous forme d’un poème ordinateur intitulé « Le tombeau de Mallarmé ». La lecture du « Coup de dés » peut privilégier le « hasard contrôlé de Boulez » ou le « hasard basé sur l’indétermination selon Cage ». Pour Lacan, « aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage ». La « postérité de Mallarmé » s’étend de Pierre Garnier (« Le poème (tout poème) naît du vide. Et aboutit au vide ») et de la « poésie abstraite » de Kurt Schwitters à Augusto de Campos, de l’ Arkakangels, bateau de Finnegans Wake, à l’optophonétique de Raoul Hausmann et à la poésie numérique.

 

            Flaubert « avait déjà par avance imaginé ChatGPT : le dictionnaire des idées reçues ». L’ « enchaînement de lieux communs » autour de l’IA nous ramène à Bouvard et Pécuchet. Jacques Donguy nous éveille de ce « cauchemar de Flaubert ».

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