Joachim de Cédric Le Penven par François Huglo

Les Parutions

16 mars
2017

Joachim de Cédric Le Penven par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Un homme en mal d’enfant ? Ce pourrait être une femme. Il y a, dans la parentalité comme dans le vers de Villon « Frères humains qui après nous vivez », et comme dans la plupart des activités humaines, quelque chose de neutre, de générique, de non sexué, non genré. Une angoisse face au double inconnu d’une apparition : celle d’un enfant, celle des parents que nous lui donnerons, différents de ceux qui nous ont été donnés : « saurons-nous offrir / ce qui nous a manqué ». Cette question ne se poserait pas s’il suffisait de reproduire des rôles parentaux stéréotypés. Au contraire, « du père aux mots durs / de celui aux poings lourds / nous sommes libres ». Nous : père, mère, et fils à venir. Rien n’est joué. Il n’y a pas reproduction d’un modèle. Plutôt table rase : « comme on aimerait débarrasser // faire place nette // ivre d’être / sur le point d’offrir la vie / sans avoir pu la comprendre », négation qui, page suivante, devient affirmation : « pas comprendre non / aimer ».

 

Cette disponibilité, cet accueil, rapprochent les parents de l’enfance émerveillée, désarmée, humant dans « les terres dérangées et leurs parfums » des « promesses de sucre », ou « montrant du doigt l’insecte », observant « un rêve de foule » dans un vol de palombes, et désireuse de nommer : « le monde entier réclame son nom ». Monde divers, noms précis : « il faut savoir distinguer l’orchidée / bécasse de l’orchidée abeille ». Les mots sont aussi là pour « regarde(r) fixement la colère / à ma place ». Cédric Le Penven s’avance à la découverte enfantine de sa paternité pas à pas, page à page. Aucun poème ne s’enfonce dans une pâte langagière, philosophique, encore moins dans un pathos. Aucune strophe, aucun paragraphe ne pèse pour lui-même. La progression importe plus que la trace.

 

Si le futur père parcourt son enfance, il n’y cherche pas les réponses d’un programme, y trouve plutôt les questions d’un non sens, posées au « territoire périlleux ». Terrain d’aventure aussi, où nommer le monde revient à explorer des lieux. Au journal de l’attente, « ce jour nu sur la table », succède une cartographie précise de sensations, « la Gourgue ». Ceux qui y vont reviennent à son « existence abrupte » comme à un « éclair de lucidité », viennent puiser la douce et délectable fraîcheur d’un « Cloître San Marco au cœur du jurassique ». Sa voix est « la voix de Joachim qui découvre sa voix ». Elle dit ce qu’elle sait. Elle sait ce qu’elle dit : « savoir que rien de tout cela ne t’appartient / rend la joie inépuisable ».