L'argent de Charles Péguy par François Huglo

Les Parutions

13 sept.
2016

L'argent de Charles Péguy par François Huglo

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

« Avec Shakespeare et Marx, Péguy est de ceux qui ont écrit sur l’argent les plus belles pages », écrit l’éditeur qui cite à l’appui Timon d’Athènes, 1607, les Manuscrits de 1844, L’argent, 1913, et le Discours du Bourget de François Hollande, 2012, en exergue à une préface qui replace le texte de Péguy et sa réédition dans leur contexte respectif : 1913 et 2016, « nationalisme, crise politique, sociale, économique, réformes en tout genre, corruption, misère et affairisme, nihilisme et désenchantement ». Il n’avait pas tort, le candidat Hollande : « Les banques, sauvées par les États, mangent désormais la main qui les a nourries ». Mais reprenons la préface : « (…) politiques impuissants, discrédités, plus que jamais soumis à " la finance" et qui se paient de mots, "morale", "valeurs", la "fête" en premier lieu, emblème d’une société à bout de souffle, fête vide de sens, fête de l’argent à laquelle, dans un présent sans histoire, sans transcendance, sans idéal, on ne saurait renoncer à moins de se renier. Marchandise ou "barbarie", voilà l’alternative qu’on nous propose. On nous vendra probablement les deux ».

 

« Vendra » est le mot juste, en ces temps de marketing électoral que Péguy connaissait déjà : « Quand on dit le peuple, aujourd’hui, on fait de la littérature, et même une des plus basses, de la littérature électorale, politique, parlementaire. Il n’y a plus de peuple. Tout le monde est bourgeois. Puisque tout le monde lit son journal ». Ceux que Péguy appelle le peuple sont les ouvriers et les paysans. Si les paysans, à son époque, sont « restés profondément paysans » (à la nôtre, les meilleurs aspirent à le redevenir), les ouvriers, jadis compagnons, « n’ont plus qu’une idée, c’est de devenir des bourgeois. C’est même ce qu’ils appellent devenir socialistes ». Pour Péguy, être jauressiste, radical, et bourgeois, c’est tout un. On songe au « j’aime l’entreprise » d’un Valls disciple de Clémenceau. Quand tous ces gens disent « peuple », ils font « une figure, et même une figure tout à fait vaine, je veux dire une figure où on ne peut rien mettre du tout dedans ». De même quand un expert-économiste-statisticien médiatique dit «les Français… ».

 

Chez Péguy, « peuple » s’oppose à « bourgeoisie », mais certainement pas comme « la France aux Français » à « métèque », ou « on est chez nous » à « cosmopolitisme ». Il écrit : « Le dernier ouvrier de ce temps-là était un homme de l’ancienne France et aujourd’hui le plus insupportable des disciples de M. Maurras n’est pas pour un atome un homme de l’ancienne France ». Aucun repli, aucune nostalgie d’un âge d’or médiéval, aucune référence à des « racines chrétiennes » qui seraient seulement chrétiennes. Au « monde moderne », où « la bourgeoisie capitaliste » a infecté le peuple « d’esprit bourgeois et capitaliste », et où, comme l’écrira Majid Rahmena, « la misère chasse la pauvreté », Péguy oppose le « grand monde antique, païen, chrétien, français ». Il dénonce la globalisation : « le monde moderne, lui seul et de son côté, se contrarie d’un seul coup à tous les autres mondes, à tous les anciens mondes ensemble en bloc et de leur côté ». Partout « la population est coupée en deux classes si parfaitement séparées que jamais on n’avait vu tant d’argent rouler pour le plaisir, et l’argent se refuser à ce point au travail. Et tant d’argent rouler pour le luxe et l’argent se refuser à ce point à la pauvreté ».

 

Si Péguy est nationaliste, ce n’est pas comme Maurras mais comme Robespierre. Les premiers vers qu’il ait entendus de sa vie sont ceux de Victor Hugo : « Ô soldats de l’an deux, ô guerres, épopées ». Péguy n’oublie pas que « les hommes de la Révolution française étaient des hommes d’ancien Régime. Ils jouaient la Révolution française. Mais ils étaient d’ancien Régime ». Qui sont les hommes « de la Révolution française, c’est-à-dire de ce qu’ils voulaient faire de la Révolution française » ? Réponse de Péguy : « il n’y en aura peut-être jamais ». Loin d’être un acquis, un capital, un magot, la Révolution reste un projet. Le peuple pour la faire est-il perdu ? Non. Un peuple est perdu, « on en verra d’autres ».

 

Refusant de choisir entre radicaux et cléricaux car « c’est la même chose », Péguy oppose à la République des partis celle des instituteurs, ou plutôt des « maîtres d’école ». Car apprendre « à lire, à écrire et à compter », c’est sauver le pays « des deux fléaux » que sont « la politique et l’alcoolisme ». La politique n’est-elle pas une école du consumérisme et le consumérisme une école de l’addiction ? Aux compromissions et corruptions politiques, il oppose une morale qui n’est pas faite d’injonctions et d’interdictions. Il s’agit plutôt d’un « secret ressort ». D’une éthique ? Et d’une « vue sur le monde », d’une « vue du monde », certainement pas d’un « gouvernement temporel des esprits ». Les « hussards noirs de la République » ignoraient l’intempérance tribunicienne. « Enseigner les éléments » est « infiniment plus beau ; et plus grand ; et plus sage que de haranguer des hommes saouls ». La morale « d’usage, d’expérience, pratique, empirique, expérimentale », libère le travail en le dissociant du salaire, en le situant du côté des valeurs d’usage. Et c’est ici que Péguy rejoint Marx, ou Debord, ou Bernard Friot, ou tous ceux qui refusent la notion de marché du travail : « C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme que le travailleur s’est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail ». Péguy rejoint Marx dans sa critique de la croissance, autre nom de l’accumulation : « Accumulez, c’est la Loi et les Prophètes ! ». La liberté, « règle absolue » des Cahiers, leur a imposé « quinze ans de pauvreté ». Liberté, pauvreté, morale, sont, pour Péguy, de joyeux synonymes. Simplicité volontaire ? Sobriété heureuse ? Décroissance ? « Dans la plupart des corps de métiers on chantait. Aujourd’hui on renâcle ». Aujourd’hui (1913, 2016), une « affreuse strangulation économique » donne chaque année un tour de plus, et « celui qui est étranglé » a « évidemment tort ».

 

Le jardin de l’École normale d’instituteurs qu’a connue Péguy était « taillé comme une page de grammaire et donnait cette satisfaction parfaite que peut seule donner une page de grammaire ». Plus loin, grammaire et jardin sont à nouveau associés : « Le grammairien qui, une fois, la première, ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de rosa, rosae n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfance ». Or, « nous sommes les hommes de notre laborieuse enfance. Nous sommes les hommes de notre laborieuse adolescence ». Et « il faut se faire à l’idée que nous sommes un peuple libre ».