Parenchyme de Vincent Sabatier par Guillaume Fayard

Les Parutions

15 mars
2008

Parenchyme de Vincent Sabatier par Guillaume Fayard

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Colette, la chirurgie, la gastronomie




Avec Parenchyme, Vincent Sabatier expose son aura auctoriale à celle de Colette, écrivain : la rugosité de l'exposition réciproque est saisissante, comme on dit d'un mets cuisant.

Cuisante juxtaposition donc, qui sous couvert d'un corpus défini - composé de prélèvements dans un traité culinaire, aidés d'un dictionnaire d'anatomie et de 1987 fragments colettiens - se propose de démembrer Colette pour autant d'effusions suturées. La méthode est celle du centon, déjà éprouvée par Sabatier dans son précédent livre au Bleu du Ciel, Dans ce livre-lit Jacques Lacan Jules Michelet, récrit à partir du Séminaire XX dudit, et de La Mer. Un centon (premiers exemples conservés datant de l'ère romaine) selon Pierre Larousse, est « un ouvrage littéraire composé de vers ou de prose empruntés à un seul ou à plusieurs auteurs, cousus ensemble et disposés de manière à donner à ces lambeaux, réunis ainsi en corps d'ouvrage, un tout autre sens que celui qu'ils avaient primitivement. »

On pourra taxer à loisir ce livre de formalisme, de conceptualisme ; Xavier Person nuançant sa recension par ailleurs admirative dans le Matricule des Anges lors de la parution du Livre-lit en soulignait la préciosité. Mais précisément non, non, précisément : Parenchyme est un livre violemment excessif, si l'on me permet ce pléonasme, et forcenément précis, sans la moindre concession aux postures habituelles chez les écrivains (ellipses, connivences, effets de surface, à peu près).

Le mot formalisme évacuerait à bon compte un travail hors-norme de cadrage et de constitution de corps poétique. Conceptualisme permettrait de se débarrasser (et le voudrait bien) de la trop évidente clairvoyance d'un projet d'écriture impeccablement cohérent :

écrits en bouche commissurants abattu la langue éclaboussée dégorgée d'un sang frais et écorché et sa mort

Vincent Sabatier, je le sais à la suite d'une discussion ayant eu lieu à Marseille en 2007 lors du lancement du numéro 7 et dernier numéro de la Revue Le Quartanier (qui va laisser bientôt place à OVNI), travaille au rythme d'une lenteur sidérale : une fois son corpus établi, une lente élaboration prend place, un long temps de lecture, de documentation. Quelques mots issus du corpus s'ajoutent au flux, jour après jour, le tissent. Pour citer Jean-Marie Gleize, il s'agit ici d'adopter la lenteur des plantes :

et perce la membrane tapissant en corps tiède des prolongements alvéolaires d'une géométrie de plaies volontairement incisées à l'angle du gris des lèvres

Quant à la préciosité, si Donatien-Alphonse-François de Sade est un précieux, alors voici un livre d'une grande préciosité :

hermétiquement close verdie et comme spongieuse onduleuse, par place renflée pariétale des palpitations et des essouflements gonflés que le courant d'air irise et balance

Après le bain défiguré du Livre-lit, qui avait marqué certains lecteurs, et dont Hélène Cixous avait donné une recension (était-ce dans l'Humanité? Dans ce livre-lit est à ma connaissance l'un des tout premiers livres édités par le Bleu du Ciel, en octobre 2002), Vincent Sabatier par son corpus et son titre donne à lire la continuation de son projet d'écriture par la constitution cette fois d'un livre-organe, d'une singularité. Toutefois, l'affectation du livre à un organe en particulier serait hasardeuse : on pourra envisager le livre comme le mouvement même de cette constitution organique, car Parenchyme est un devenir-autre, un flux.

Un parenchyme, c'est étymologiquement l'effusion du sang hors des vaisseaux, concrété ensuite d'après les idées anciennes pour former la substance propre du foie, de la rate, des reins, etc. Par extension, parenchyme désigne aujourd'hui le tissu propre de chaque organe, indépendamment des fibres musculaires, conjonctives et nerveuses qui lui sont surajoutées, et des canaux d'excrétion, des vaisseaux sanguins, etc., plus ou moins intriqués dans ce tissu lui-même. (source : Wikipédia, et sequendi).

Cet autre du corps, donc, ce singulier organique qui n'est ni muscle, ni nerf, ni veines, ni ossature, passe par des intrications, des imbrications, des sertissages. Mais la recomposition d'un corps propre, c'est aussi sa finition, pour ne pas en faire Frankenstein : d'où une suture généralisée des parties. Parenchyme est avant tout un test de langage, une mise en observation / dépeçage de langue repensée en flux suturé-coulé à partir d'un corpus a priori hétérogène, dont les provenances se laissent parfois deviner par étincelles dans la page autrement bien battue en neige. Une langue dont le « cadrage » syntaxique travaille à partir de la connectivité potentielle généralisée des mots, travaillant à partir aussi de la faculté de lire ces connectivités recombinantes, chez le lecteur (quitte à tirailler l'orthographe, et faire d'un ou un où).

d'hiver ou un vin blanc s'ampute coupé d'eau de Seltz l'été merveilleux couleur d'or jaune des plumes une ombre de rose et des lins seul sous la fine incision des scalpels des papiers de soie qui enlinceulent et crèvent aux coutures de piqûres saignantes comme la perle parfaite d'un Bordeaux ancien et léger d'une pudeur insolite

Le plus formidable effet du texte est sans doute la façon dont il entretient l'ambiguïté entre dedans et dehors : on ne sait jamais quel est l'intérieur de ce corps qui fusionne intérieur domestique et conduite intestinale, et qui provoque une sensation de spatialisation aigüe en même temps qu'une redéfinition permanente de son environnement. Du vertige d'un intérieur habité, de goulots d'étranglements en cloisons fines comme du papier, le dedans devient un paysage, plus ou moins moral (humeurs de Colette), ressassant, étalé, dans lequel des opérations ont lieu, des suppurations, des fascinations aussi, et sans doute un envoûtement, une possession littérale de l'univers Colettien, en caméra subjective. Parenchyme en est la visite. Le langage a des régions, certains poètes, peu, s'accordent le temps de les explorer.

et veinée de rose traverse et ensanglante cet étal de viande vivant encore un moment d'une trachée tapissée d'un paucier ourlé en volutes végétales en plèvre d'un vert et rose oublié de la lumière collé à la plaie d'une tunique

On peut distinguer des parenchymes de diverses sortes. Les uns sécrètent des produits divers (mamelle, pancréas, foie, etc.); d'autres servent à excréter des substances nuisibles : rein, poumon, etc.
On retrouve dans cette excrétion la violence d'une expulsion qui pourrait être exécration de la langue de Colette, sa défiguration, en vue de retrouver en elle quelque chose comme un corps de langue possible. Mais la citation est toujours ambigüe, et l'on ne sait pas en définitive si Vincent Sabatier la mène vers une autre lumière, ou si c'est dans la boue qu'il la traîne, la boue du jardin, du chez-soi qui apparaît bien mièvre, dans l'étroitesse de ses couleurs désuettes. Retournements syntaxiques systématiques, suppurations et conduits ramollis : pourrissement de toute façon propre à l'objet poétique? Ce qui est certain (n'ayant que trop peu lu Colette), c'est le contraste que la rencontre Colette-Sabatier produit, pour lequel l'anglais à le mot impersonate (imiter), qui du point de vue français fait résonner impropre et a-personnifier.

Le parenchyme, en botanique, est aussi l'état d'indifférenciation d'un tissu végétal jeune, formé exclusivement de phytocystes-cellules, c.-à-d. de phytocystes dont aucun des diamètres ne l'emporte notablement sur les autres. Recherche d'une indifférenciation originaire, d'une matière connective : enfance du sens... Ce en quoi il y a bien paradoxalement un effet rajeunissant de ce livre, à même le corps figé de son corpus et de l'autre, Colette : « mon autre est ma Colette », « bien voir la Colette en mon autre » pourraient être les maximes déductibles de ce livre-lie, en ces temps d'Eloge de l'autre , l'autre toujours irrémédiablement à distance, et sans doute mieux recevable ainsi, dans l'écart avéré, palpé, de cette distance.

« Il est d'usage d'appeler MONSTRE l'accord inaccoutumé d'éléments dissonants : le centaure, la Chimère se définissent ainsi, pour qui ne comprend. J'appelle monstre toute originale inépuisable beauté » (Alfred Jarry), à la mesure de son lecteur comme formaliste-conceptualiste peut-être (mais tout lecteur n'est-il pas formaliste malgré lui ?), lecteur précieux (lecteur rare?) d'un livre lui-même précieux : il en est peu, des livres monstres.