Propositions d'activités de Xavier Person par Guillaume Fayard

Les Parutions

04 juil.
2007

Propositions d'activités de Xavier Person par Guillaume Fayard

« Comment fait-on pour continuer après la fin? Une fiction vous propose de vous ressembler, réalisation d'un vieux rêve oublié, relation presque douce au désastre. » (63)

On connaît les égards en même temps que la nuance dont Xavier Person fait preuve ici et là (hier au Matricule des Anges et aujourd'hui aux Mardis Littéraires de Pascale Casanova sur France-Culture) pour ce qui est de recevoir des textes littéraires, en rendre la vivacité, en laisser découler les moins évidentes conséquences. Les phrases ici assemblées ont tout d'invitées un peu particulières : on ne sera pas surpris de constater que pour un écrivain lisant (c'est-à-dire attaché plus que d'autres à l'effet des phrases sur elles-mêmes, entre elles, sur lui-même), une invitation en bonne et due forme se donne toujours avec les plus grands égards.

Grande attention portée aux mots, récurrences, retenue. Des propositions d'activités pourront être des suggestions, ou des sous-entendus, des singularités logiques ou bien des propensions idiosyncrasiques à manquer double, sous couvert de propositions bien déboîtées : dans le genre du jeu spatial-relationnel à recombiner pour soi-même, on n'avait pas vu plus disponible au lecteur potentiel depuis, mettons, dans d'autres univers, mais pas si loin, le flou autobiographique de Opérateur le néant de Lucot en 2005, ou bien l'ironie imbriquée des Fenêtre, porte et façade de Jérôme Mauche en 2004.

En même temps, il faut bien se dire que certains auteurs français lisent des poètes des Etats-Unis, et que, par exemple de Ron Silliman à Xavier Person, ce sont de tests logiques comparables dont il pourrait être question - une fois qu'on aura fait remarquer que Xavier Person est encore ailleurs, plutôt drôle, plus léger, doux-amer aussi, tout à fait présent prosodiquement dans ses phrases récupérées / re-bricolées, tour à tour acerbe et conciliant, attendu qu'une certaine enflure du Moi serait d'époque et qu'il faut bien y achopper sous peine de ne pouvoir être dupe et d'ainsi trop errer (« ...une déperdition d'interlocuteur fait désert » 63).

Sans errement, donc, et dans un pragmatisme contextuel enviable, on pourra s'arrêter régulièrement dans ces propositions sur des opérations de retournement, ou plus précisément voir comment un objet mal posé peut l'être bien poétiquement :

« La clé perdue fait voir l'intérieur d'une serrure. » (28)

« Au dessus de quoi les sous-faces d'autoroute? » (53)
Il y a quelque chose de digeste dans ce livre, d'assimilable par l'organisme lecteur, ce livre qui n'a pas de « livre » le côté « sempiternellement » si souvent de la chose :

« Des choses vues de face une à une sont l'art de vivre en moins pratique. » (46)

D'où le penchant de Xavier Person pour les choses vues de biais (de dessous, en moulage, en négatif, en solarisation - en de nouvelles activités possibles, de nouvelles vies exemplaires (virtuelles) dans des phrases) pour une pratique de l'art en plus vivant, avec la phrase bien célèbre de Filliou à laquelle on ne peut pas ne pas penser ici sur la façon dont l'art nous rend la vie plus intéressante que lui : ici nul arrière-monde.

Les blocs de prose de propositions d'activités - tout au pluriel et en minuscules - sont au nombre de 80, comptent 800 signes chacun, pour quelle nécessité extérieure-intérieure? Faire bref? Sérier comme autant de tentatives de propositions de micro-essais structurés, des poussées scripturales à la mesure du geste d'écrire excessivement lentement des mouvements de personne sur des objets finalement accélérant?

« le court moment où tout ceci est lisible... »

C'est-à-dire : un contexte ressort d'une phrase à peu près à son point. Une signification possible surgit et fait image : ce en quoi il y a bien proposition. La phrase décontextualisée (à fort effet de parataxe) sonne aujourd'hui comme versification continuée par d'autres moyens, c'est en tout cas un effet poétique puissant, à faire image comme ça, bloc-image. Ou bien encore c'est une façon de « survivre à sa réification » (48) de phrase (puisqu'il est si souvent question de récit dans ce livre, que nous sommes pris dans des récits, et que sans doute la narration reine du romanesque a ce pouvoir de faire disparaître le langage en elle, comme les récits ambiants font disparaître en eux les sujets qui les vivent).

« ... s'avère si lointain qu'on est bon pour au final rejoindre la plage à la nage. » (46)

Le ton des petites proses de Person, drôlatique, raffiné, lyrique par moments, est celui d'un mouvement de dé-person-nalisation traversé d'une flopée de re-person-nages égaré(e)s dans des phrases. Mouvement de « Prendre l'air, oui, mais de qui? » (49), pour finalement poser les bonnes questions secondes, c'est-à-dire toutes les autres, qui laissent entendre qu'un aspect encore échappait, par exemple : « L'intérieur du corps fait-il l'amour? » (50)

Propositions, pour pactiser démocratiquement avec le lecteur au moment où celui-ci, déculpabilisé et libre face aux codes interprétatifs, aussi bien est esseulé face aux textes contemporains, et doit bon gré mal gré affronter les nouvelles responsabilités qui lui incombent : activité interprétative, activité contextualisante, de là, activité métaphorique, allégorique (de quoi nous parle-t-il, finalement, ce livre?), activité poétique, en fin de compte.

Il ne faut pas négliger pour autant le glissement thématique qui au travers du livre, se déplace insensiblement, d'une ouverture plutôt abstraite marquée par l'imagerie du projet, de la réunion, du monde de l'entreprise - vers des retournements logiques, des paysages paradoxaux, et puis - malgré le charme des syllogismes et la vitesse des énoncés, quelque chose comme la mort sociale des sujets qui dessine des ombres, ou bien un toi plus insistant, un tuplus adressé, un vide ambiant, une désertification ; et un certain dépit à devoir en finir, comme si le déroulé des phrases pouvait contrecarrer quelque chose, comme si un équilibre pulsé, une vitesse de croisière, un débit sur mesure finalement s'installaient :

« Comment cela peut-il finir une fois la bonde retirée? Ce moment où une fenêtre s'ouvre sur un mur, à l'intérieur de quoi finit-il par percer? Je ne parle pas de ce qui s'est passé, personne n'en parle, cela se passe au moment où cela nous échappe, pour un peu nous serions heureux d'avoir eu juste à nous répéter. N'avoir pas de surface pose autrement la question de ce qui vient ensuite, si quelque chose vient. Coupé, le moteur sur sa lancée entraîne tout, ralentir pour finir accélère. »