Cavale de Nathalie Quintane par Guillaume Fayard

Les Parutions

12 mai
2006

Cavale de Nathalie Quintane par Guillaume Fayard

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1
Dans le nouveau roman de Nathalie Quintane, qui commence 21 fois de suite, qui est une cavale à vélo (mais pas seulement) sur les terres américaines (mais pas seulement), dans le monde d'aujourd'hui-moderne-qui-est-le-nôtre (mais pas seulement), voilà qu'à au moins deux reprises, longuement, au deuxième et quatrième chapitres, il est question de la Californie. La Ca-li-for-nie.

Mais, nous qui lisons de biais, dans « Cali-fornie » si on accepte les contrepètries nous voulons lire Carni-folie, et pas seulement en filigrane. Nathalie Quintane, qu'on croyait rieuse, brillante et un tantinet impertinente, est en réalité une personne violente qui tue des gens dans ses livres. Toute la finesse carnassière, toute la versatilité brute du serial-killer esthète sont à l'œuvre dans cet imbroglio sternien, où batifole un narrateur acéré, comme un loup de Tex Avery devenu soudainement et inexplicablement efficace. Tout y passe (dans l'oeil assassin de l'Indien, nous y reviendrons) : un silure déjà clamse au début du roman, mais c'est l'affaire de l'Oncle, silure à côté duquel la narratrice est forcée de poser, pour la photo sur internet... Serait-ce l'origine d'un traumatisme aigu, l'aliénation aussi négligeable dans les faits que fatale en réalité aux obligations virtuelles de l'époque « assez désagréable » dont nous parle la 4ème de couverture, et où se joue cette traversée déboussolée des « Etats-Unis »?

Tout est à mettre entre guillemets, dans ce roman : ce (ne) sont (que) des façons de dire les choses. Le massacre continue, gladiateurs dévorés par des murènes, petit-fils de marin passant par là noyé-croqué par association d'idées, russe goinfre, tête écrasé à l'aide d'une grosse boule de bowling noire, chat jeté au détour de la phrase heurtant au passage un magasin de vélo qui lance le narrateur dans sa folle entreprise états-unienne... Puis des poissons, des poissons, des poissons de toutes tailles et de tous coloris, qui crèvent sans transition au milieu des détails et dans des considérations pseudo-scientifiques ou burlesques, un hameçon à la lèvre, d'autres bombant leurs ventres blancs, inertes, à la surface de Salton Sea...

Quelque chose de morbide et de frénétique traverse cette époque désagréable et ce roman qui fait rire jaune, où beaucoup de bébêtes en viennent à manger les daffodils par la racine. Mais ces morts violentes, on finit par se le dire, ce sont surtout des secousses, des rebondissements en vue de l'édification du lecteur, ou plutôt, d'« yeux-qui-lisent » : vilain mot à tiret ici, mais qui figure aussi bien un nom d'indien (nous y voilà), le nom de l'Indien-lecteur que convoque Quintane dans Cavale comme dans d'autres de ses livres (Saint-Tropez, une américaine), un lecteur-feinteur taillant à la machette sa propre version de l'histoire - et si le lecteur devient écrivain, les personnages, eux, y sont tous autant de narrateurs transpirant leur auteur... Toute l'armature personnologique du roman s'effondre joyeusement sur elle-même : en bref il faut tout faire, ici.

Cet effondrement personnologique singe de façon cocasse un effondrement discursif plus sournois, celui qui mine la civilisation occidentale dans sa capacité à donner du sens et à l'articuler, à le distribuer. La formulation de ce manque de relief de l'époque, qui est une platitude, un manque de savoir-vivre, est sans doute l'aspect le plus sombre du livre, mais aussi le plus démultiplié. Cavale, un livre sur le relief, sur l'illusion du relief, la construction de perspectives à partir du mental du lecteur, est un livre qui, non content de jouer des (de déjouer les) attentes du lecteur, rejoue sans cesse son dispositif (cf chap. 4). C'est un livre qui nous rappelle ce qu'est un livre, et ce dont il s'agit dans un livre, c'est-à-dire d'activer les mirettes : mais comment voir et interpréter le monde, nous dit un narrateur si ...

"tout notre potentiel cognitif se tenait à présent entre la rétine et le cristallin, non pas je crois ce que je vois, mais je crois ce que je vais voir et j'attends de voir pour le croire, c'est une impasse, Webster, une impasse ! sans aucun doute, et nous y sommes installés à demeure dans des canapés en cuir, toute une génération en pleine épilepsie rétinienne et pas de plombier."

On le trouvait vaste et confortable pourtant,ce réduit. Au niveau tuyauterie, dans Cavale, d'abord, il y a : des mots, qu'on n'avait pas eu l'heur de rencontrer dans un roman : Sachertorte, Haquenée, analepse (celui-là si, dans les Lettres de commande de Jacques Moussempès, à la Bibliothèque du Lion, livre génial totalement méconnu), hennin, nasicorne, moa, mantellique, phanère, séminole, chomie. Et il y a une cuisine, avec une technique culinaire bien simple : « Réservez votre fumet de poisson.» Intégrant systématiquement les motifs précédents dans son rubik's cube par retour et continuation imprévisible, tout élément vu dans la page réapparaît plus tard pour se continuer, au deuxième, troisième plan, etc. Il y a donc du relief dans cette accélération narrative en danseuse, tout un jeu gigogne de contextes se frôlant et se superposant, où l'Amérique n'est jamais vraiment éloignée des plates-bandes d'une mairie aux cactus, dans le sud de la France, dont le distributeur de café ne fonctionne pas (occasion d'un témoignage parlé-parlant sur le moment historique du thermos, qui, semble-t-il, est depuis quelque temps achevé).

Qu'est-ce que Cavale, finalement? C'est un livre sur les humains en général contenant des descriptions générales de l'humain dans sa biodiversité, ce n'est pas un livre sur les chevaux, c'est l'oncle pris comme exemple d'humain universel, c'est un livre d'anatomie mais ce n'est pas un livre sur les pronoms, quoiqu'il y ait des pronoms dedans, même toute une liste page 43. C'est un livre sérieux où le churros devient un objet socio-économique, une réalité tactile et définitoire en l'espace de trois phrases :

Le churros est jaune coquille, puis bronze, puis balayé de sucre, puis monnaie. Huileuse monnaie, papier huileux. Ma bouche est une bouche à churros.

C'est un livre technique sur l'oeil, un traité phénoménologique sur le vélo, et un how-to pour devenir Indien-lecteur, même si on n'est jamais sûr d'être allé avec lui jusqu'aux Etats-Unis. C'est un roman où les contradictions logiques ne manquent pas, et où il faudra finalement avouer qu'on ne sait pas comment le narrateur peut tenir une grosse boule de bowling noire tout en mangeant de la même main une part de Sachertorte, c'est un roman où les contradictions logiques produisent du fou rire, c'est un roman où l'on finit tout de même par se demander, au fil des pages, où passe donc tout ce poisson, tout ce poisson crevé et harponné (parce que Cavale c'est surtout un livre de pêcheur pour les pêcheurs sur les pêcheurs), oui, puisque curieusement avec tout le poisson qu'on pêche, aucun d'entre eux à aucun moment n'est mangé !

Et voilà bien une question considérable : hormis les poissons morts qui flottent sur Salton Sea et le silure bien au chaud dans son coffre, où donc a bien pu passer toute la poiscaille? Entre la rétine et le cristallin de l'Indien, peut-être?