Revue Bébé n° 0 par François Huglo

Les Parutions

06 déc.
2016

Revue Bébé n° 0 par François Huglo

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Jaillissant d’un mur blanc comme une main autour de laquelle le souffle d’un homme des cavernes aurait projeté un pigment noir, le mot BEBE en couverture, avec ses légères irrégularités (lettres découpées ?) est une signature, différente de celle, plus anguleuse, de Gébé, où les deux é sont des minuscules coiffées d’accents aigus. Les rondeurs (maternelles ?) des B, les tridents (paternels ?) des E, donnent à BEBE, mot-rime, mot-bégaiement ou balbutiement, un équilibre que rappellera la signature, qui rime elle aussi, BLAD&NAD en quatrième de couverture : Nadine Agostini et François Bladier. Le mot BEBE emplit presque la page, il est déjà réponse à la question qu’il surmonte comme un dessin surmonte une légende, et qu’il pose : « Dis moi c’est quoi la poésie ? ». Cette couverture est un poème visuel. Comme en écho, Patrick Dubost écrit : « Faute de peindre. Le rectangle de la page se travaille tel un tableau. Les mots s’assemblent et s’interpellent dans un plan ». Sont-ils encore des mots ? Les lettres disjointes, ajourées, par Julien Blaine, posent la question : « Que disait ce texte quand il était sur une ligne ? ». L’alphabet compacté, pour former grappe, sur une autre page du même, est-il encore l’alphabet ? Le poème visuel fait comme si le pli de la lecture et de l’écriture linéaires n’avait pas encore été pris. Blaine encore : « La poésie c’est un Pli / âge / (un pli à prendre !) ». Petite enfance de l’art ? « POésie n’est plus ce qu’elle n’est pas encore qu’elle sera », écrit Jean-Pierre Bobillot. La poésie est iNadinadmissible, comme diraient Denis Roche et De Niro qui se rencontrent dans le texte de Pierre Le Pillouër, cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas, au contraire : elle oppose, selon Jean-Pierre Bobillot, à toute « essence de la POésie » un « désir-de-POésie » qui manque son objet « toujours singulier », toujours disponible.

 

Frédérique Guétat-Liviani cite Pessoa : « Le jeune Enfant qui vit où j’habite / me donne une main / et donne l’autre à tout ce qui existe ». Pour elle, le poème « se rebiffe refuse les soins protège les enfants de l’œil malveillant des adultes ». Pas très Petit Prince, tout ça ! Si Pierre Le Pillouër rejoint Julien Blaine dans « la jubilation du / lier / plier », et la disponibilité de l’enfance dans « la possibilité de l’/inattendre », il ne confond pas le BEBE de BLAD&NAD avec « le petit blondinet » qui pose une question « à un pilote d’avion égaré dans le désert », et rappelle que la poésie est (aussi) « un milieu constitué de l’ensemble (assez réduit en France) des gens intéressés par ce type de question. Un espace où des hommes plus ou moins pleureurs produisent une majorité de textes médiocres, un refuge plein de rancoeurs, d’intelligence et de culture et de gêneurs, une zone de résistance aux injonctions de la communication transparente, un laboratoire de recherche, un miroir aux narcisses, une scène exaltée ou trop longue, un milieu comme un autre et qui se croit autre comme beaucoup d’autres ». S’il te plaît, dessine moi Joseph Mouton ? On se souvient que dans Hannibal tragique (cité sur Sitaudis), celui-ci évoquait les « supériorités chimériques et susceptibilités individuelles » qui rapprochent « le milieu de la poésie » de « la noblesse d’Ancien Régime pour ce qui est des hiérarchies fines et des quartiers (…). Là où un désaccord apparaît sur le point de savoir qui doit la préséance à qui, c’est simplement la guerre la plus féroce qui fait rage (pas de quartiers) ».

 

Cette approche sociologique du « milieu » est complétée par l’approche médiologique proposée par Jean-Marc Baillieu : le « microcosme » se compose « des patronymes, des listes de patronymes –les poètes (parfois poursuivis ou maudits), et des listes de titres, de poèmes et de recueils, des éditeurs (souvent inventifs artisans hors Paris), des diffuseurs, vendeurs (libraires, marchés) ou pas (centres de poésie, festivals, cycles de lectures, bibliothèques publiques, sites informatiques…), des subventions étatiques et infra-étatiques, des résidences, des ateliers d’écriture (poétique) à visée sociale, sans oublier les revues qui sont le sel, le vif et l’histoire de la poésie. Alors oui, vive Bébé ! ».

 

Dès sa couverture, cette revue relève de ce que Patrick Beurard-Valdoye appelle « les arts poétiques ». Ceux-ci « posent des questions à la poésie auxquelles elle ne peut répondre, car elle ne se les pose pas, ou le moins possible, et dans ce cas plutôt à voix basse ». Edith Azam écrit « chercher », Véronique Vassiliou « cercer », et sous des petits dessins entre schéma, icône, idéogramme, et échantillon de fil, laine, ou tissu, elle pose des légendes : « des nœuds », « des hauts et des bas », « des impasses », « des ellipses », « des déviations », « un labyrinthe ». La page manuscrite de Liliane Giraudon en est un, avec des flèches reliant mots ou groupes de mots : « s’écarter », « manière de vivre », « séparation d’une langue imposée utile aux prédateurs ». Elle rejoint Khlebnikov, cité par Yvan Mignot : « Avec les crocs des épidémies, je démonterai le vieil édifice des peuples ». À son tour, Mignot pose « que la poésie n’est revêtue que d’une armure de papier et a rapport avec la peste ». Elle est, selon Charles Pennequin, « l’endroit même de la révolte ». Pascal Poyet dessine « ce que c’est » : des carrés, clôtures dans « la soi-disant forêt des signes », mais à parcourir en tous sens puisque le sens fuit en tous sens. Des labyrinthes flottants. Volants ? « Les oiseaux sont de piètres ornithologues », écrit Michèle Métail. Reprenons Poyet : « Voilà ce que c’est ! », mais « qu’est ce que cet objet fout là ? Reprenons ». À zéro, au numéro zéro. BEBE : un B-A BA !