Revue Dissonances n° 31 par François Huglo

Les Parutions

14 nov.
2016

Revue Dissonances n° 31 par François Huglo

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« Nous cherchons du pluriel, des visions, des frictions, des rencontres osées », lit-on en quatrième de couverture du n° 31 de la revue Dissonances, dont le thème est désordres. Osons donc la rencontre d’André Gide et de Philippe Jaffeux. Du premier, en double page centrale où l’entourent des citations de Flaubert, Nietzsche, Pontalis, Sénac, Bataille, Césaire, et quelques autres, on peut lire : « Non je n’aime pas le désordre ; mais ceux-ci m’exaspèrent qui crient "ne bougeons plus", quand personne encore n’est à sa place » (le désordre est un ordre qui se cherche, et qui se perdra, et qui se retrouvera autre : ça bouge !). Du second, qui remplace la ponctuation par des blancs (un par ligne) sans renoncer aux majuscules, en un rectangle ajouré par des fenêtres régulièrement espacées selon un rythme qui peut rappeler Mondrian ou De Stijl : « Elle sait que le chaos est une autre façon de nommer l’ordre ». Jaffeux crée, en titre de ce texte, le mot « chaordre », qui peut rappeler le « hasart » qui lui est cher et unit le chaos du hasard à l’ordre de l’art : « Tes coups de dés mesurent l’impact d’un désordre nommé ». L’ordre corrige, le chaos résiste : « Je rattache les effets de mes corrections à une résistance du chaos ». Assumé, le silence des espaces infinis n’effraie pas plus que la musique des sphères : « Il combine mes réflexions avec les intuitions d’un vide universel Nos pages perdent le contrôle sur ses intervalles fulgurants ». On peut s’arrêter sur chacun des aphorismes de Jaffeux, si nombreux qu’il faudrait plusieurs vies pour le lire, et repartir bouger, glisser, danser, ponctuer, perdre ses repères, libérer le désordre, entre pages et phrases, prendre part au « spectacle du hasart ».

 

Autre rencontre osée, proposée par le feuilleté de la revue, celle de Marie-Paule Bargès : « je bois les murmures je bois tout ce qui en découle je m’en lèche les doigts de –toi moi- entre mes jambes » et Jean-Marc Flapp : « je prends le bouquin que je commence à lire là où il est ouvert et elle prend ma main libre qu’elle plaque entre ses cuisses ». Le texte de l’une a pour titre « Tu me touches (oui,toi, oui) », celui de l’autre est une note de lecture sur les Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, et commence par cette citation : « il ne s’est jamais rien passé dans ma vie, il n’y a aucune biographie à écrire, seulement quelques centaines, quelques milliers de minuscules biographèmes ».

 

Tristan Felix, « clown de mes deux », ose la rencontre entre « Auguste et clown blanc » qui « parfois fusionnent en un seul personnage tour à tour d’une intelligence douteuse et d’une stupidité salutaire ». Mais elle refuse de confondre le clown et le bouffon : « le clown ignore ce que tu sais, le bouffon sait ce que tu ignores. Le premier est un innocent, le second, par son pouvoir carnavalesque, est à la solde du roi. Le premier émeut, inquiète, ébranle, le second distrait, rassure, cautionne. Le premier est séditieux, le second, très populaire hélas, lèche et couche ». Des deux, seul le clown, « intouchable à tous les sens du terme », est « à ranger au patrimoine universel de l’inanité ».

 

La mise en page, par Jean-Marc Flapp, de la revue, invite au « hasart », au « chaordre », d’une lecture qui feuillette et jette son dé(volu) sur une page, puis une autre. Elle ordonne en rubriques, images, colonnes de texte, blancs, afin que l’œil s’élance et trace, dans le désordre et à vitesses variables, ses figures libres. Chaque numéro à thème (le prochain sera « Nu ») donne carte blanche à un artiste unique, en un portfolio de 10 pages. Dans celui-ci, le photographe Isthmaël Baudry superpose la « forme abstractive » à la « concrétisation du réel ». Une partie « critique » se répartit en quatre rubriques : « dissection » où un auteur connu (ici Lambert Schlechter) répond à un questionnaire fixe, « disjonction » où quatre chroniqueurs (cette fois : Julie Proust Tanguy, Côme Fredaigue, Anne Monteil-Bauer, Jean-Marc Flapp) rendent compte du même livre (Les juins ont tous la même peau de Chloé Delaume), « dissidences » présentant huit ouvrages coups-de-cœur parus chez des éditeurs petits et moyens (Christophe Esnault a choisi Le dehors de toute chose d’Alain Damasio et Benjamin Mayet, Isabelle Guilloteau Voyons-nous de Corinne Lagorre, Jean-Marc Flapp Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter), « disgression » consacrée à une activité non littéraire (ici, Tristan Felix clown). La rubrique « dispersion » propose, sur deux pages, des citations de divers auteurs sur le thème du numéro, et sur une page la rubrique « distinctions » demande à chaque auteur de citer un livre, un film, et un disque. Bashung, Noir désir et Brigitte Fontaine ont la cote parmi les auteurs de ce numéro ! Répondant à une question sur les œuvres qui l’ont sidéré, Lambert Schlechter préférait citer les Essais de Montaigne, la Chaconne de Jean-Sébastien Bach et la Maja desnuda de Goya. Jaffeux sert un cocktail détonant : Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry (1947), La clepsydre de Wojcieh Has (1973), The clown de Charlie Mingus (1957). Quant aux textes reçus, ils sont dégustés à l’aveugle : anonymés avant d’être transmis au comité de lecture. Au sommaire de ce numéro : Nathalie Palayret, Clara Melquiad, Romain Paris, Jean Azarel, Patrick Varetz, Aurélia Bécuwe, Sandrine Capelle, Dorothée Jumeau, Sandrine Cuzzucoli, Olivier Robert, Jean-Christophe Belleveaux, Amélie Guyot, Derek Munn, Marie-Paule Bargès, Cédric Bonfils, Clément Despas, Blandine Fauré, Luna Beretta, Stéphen Urani. Christophe Esnault, membre du comité de rédaction avec Jean-Marc Flapp, Côme Fredaigue et Alban Lécuyer, signe un édito dont la conclusion sera la nôtre : « Si tu rencontres un poète, une pensée vive ou une image parfaite, dis-toi que quelques auteurs ont tenté l’expérience d’inspecter leur propre chaos (ou celui qu’ils ont observé). Ainsi, parfois, le désordre c’est la fête ! ».