Seulement la langue, seulement de Yannick Torlini par François Huglo

Les Parutions

01 nov.
2016

Seulement la langue, seulement de Yannick Torlini par François Huglo

 

 

Proses de la mort, huit cent vingt ans après les Vers de la mort ? Hélinand de Froidmont la personnifiait, l’interpelait. Yannick Torlini ne la nomme jamais, en cette cinquantaine de textes d’un peu plus d’une page. Il n’affirme pas pour autant, comme Épicure dans sa Lettre à Ménécée, « la mort n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts ». Il l’incarne, mais pas ailleurs que dans le corps et dans la langue, qui font exister les vivants et les morts. Le lieu qui seul aura eu lieu, c’est « le sol seulement l’os » où finit le corps :

 

« ce qui restera de
vous le
désert le
désert
et
vos langues de
caillasses.
ce qu’il restera.

lorsque seulement le sol seulement, le sol seulement l’os le, sol seulement l’os et le sol seulement, l’os seulement, l’os, seulement, et la fin de vos corps ».

 

Pas plus de majuscule en début de vers qu’après le point : prose entrecoupée, ponctuée à contre-syntaxe, mais prose, fil du souffle et fil des Parques, sans cesse interrompu et sans cesse repris, bégayant (Jean-Pierre Bobillot : « Commence toujours par bégayer devant ta morte »), plus près de Gherasim Luca que de ce qu’on appelle le « monologue intérieur » alors que la langue de Joyce est polyphonique. Plus monodique, celle de Torlini rappelle le tracé de l’électrocardiogramme ou de l’encéphalogramme. Partition pour une seule voix, ce livre inscrit, dès son titre, la langue dans la solitude et la solitude dans la langue. Il réduit l’une à l’autre, fait table rase. Restent nos restes, ces misérables d’une langue où travaille, insiste, la précarité du doute, comme une taupe évacue ce qu’elle creuse :

 

« il faut dire s’insinuer, il faut la matière-langue la misère il faut : dire évacuer, la matière- langue dire évacuer, dire, il faut. cette misère. il faut dire s’insinuer-douter, creuser dire attendre tandis que tout au fond ça : travaille. il faut s’insinuer-douter, douter encore dire, la misère, creuser-évacuer encore la langue dans la langue, tout au fond, la misère dire encore, et comme une démangeaison ».

 

Le futur de l’attente et du questionnement (premiers mots du livre : « lorsqu’il n’y aura plus rien à dire. plus rien seulement. lorsque tout et plus rien. que ferez-vous que direz-vous ») travaille le présent : « ressassez l’instant ». L’ici et le maintenant se dérobent sous la langue, trébuchent où elle fait défaut : « vous vous perdez maintenant et quelque part où votre langue n’a plus lieu, où votre langue vous vous perdez, maintenant n’a plus lieu vous, avancez vous, vous perdez, plus rien ici plus rien, vous avancez votre langue maintenant votre langue sans lieu vous. vous perdez ».

 

Ce jeu du qui perd perd où le désert gagne est celui d’un « lent devenir-insignifiant, à gratter les murs » entre « le désastre et l’urgence de la lutte ». Et d’un « devenir minéral dans votre lente-descente : vers le sol vous ». D’un « devenir-terre vos, absences lorsque plus rien n’a de sens plus rien ». D’un devenir « l’affaissement ». Loin de chanter, les lendemains ne sont « pas tout à fait clairs. pas tout à fait consistants, vos lendemains, et ce qui vit au-dessous ». Dans cette chute « plus bas que vous-mêmes et la terre plus bas vous », dans une « lutte entre le poumon et l’os », le texte se délite, se sédimente. Se désagrège, s’agrège. Perd pied, tient le pas gagné. N’abandonne pas. À la question de savoir s’il y aura « une différence entre l’extrême et le relatif entre, vous et vous-mêmes », il répond qu’il n’y a de différence que dans et par la langue :

 

« si
la langue,
une différence,
seulement si.
n’abandonnez pas.
pas la langue pas.
n’abandonnez pas. »

 

Si « vous ne sortez pas de vous-mêmes, vous n’y arrivez pas », le monde non plus :

 

« vous tenez bon. vous tenez. vos petites vies intenables.
ça ne dit rien du monde.
ça ne dit rien.
le monde ne dit rien.
ça ne dit rien.
le monde ne dit rien du monde ».

 

Prose de la mort ? En termes lacaniens, le signifiant « représente le sujet, non pour un autre sujet mais pour un autre signifiant », et il « matérialise l’instance de la mort » (Le séminaire sur « La Lettre volée »). Prose de la vie : « que reste-t-il de vous, que restez-vous là dans vos restes, que restez-vous là à rester maintenant. le sang affleure à votre bouche un chemin sans direction sans ». Un battement : « ça s’écrie dans l’attente temps-tempes, à épeler encore vos noms lorsqu’il n’y a plus rien à nommer ». Une pulsation qui ne trouve pas sa place, et « s’aggrave en vous le sentiment, de ne pas devenir, ce qui s’aggrave ne pas vraiment être, n’avoir jamais la langue pour ». De « ne jamais être vraiment là », emprisonnés « dans vos corps si fermés » et travaillés par des « syntaxes qui vous éloignent de vous-mêmes », et par là « éloignent chaque matin un peu plus votre désastre » qui « progresse, malgré tout ». Mais dans ce monde « inerte », ça bouge pour établir « un autre état du verbe », ça bouge dans les bouches : « seulement la langue bouche seulement », et se déplace plus qu’elle ne se pose la question nomade inscrite et incarnée par Yannick Torlini, question qui se reprend et se reprise, question à reprendre chacun pour soi pour qui veut : « travaillez-vous, la malangue comme elle vous travaille. quelque chose se dérobe en vous : vous continuez pourtant, et malgré ». Se dérobe : une porte. La Lettre volée.