Le propre et le sale, au propre et au figuré par Éric Houser

Les Incitations

30 janv.
2015

Le propre et le sale, au propre et au figuré par Éric Houser

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

   Je me souviens d’une phrase que j’avais placée dans un livre qui s’appelait Encore vous (précédé d’ Auto-di-Dax), et qui, s’inspirant d’un trait biographique de Giacomo Leopardi, évoquait le fait de ne pas changer de linge intime tous les jours en se l’appropriant. Je me souviens aussi de la légère honte à l’écrire dans mon texte, de mon hésitation à le faire, et de ma décision finale (au diable la honte). Les choses, les pensées se présentant la plupart du temps en réseaux, j’ai bien envie de revenir un instant sur ce thème. Dans deux registres apparemment opposés, la vie intime et domestique, les idées politiques.

    Pour le premier registre, je n’ai pas grand-chose à ajouter à cette phrase, qui essayait (avec certes la caution d’un grand auteur) d’en finir avec une certaine culpabilisation concernant le sale, ce qui est vu comme sale. Notre époque abonde en références dans cet imaginaire-là. Que l’on songe aux publicités (lessives, nettoyants ménagers etc.). Je n’aime pas cette tendance, et je pense qu’on peut se permettre de le dire si l’on juge que ce n’est pas qu’un détail anodin. Pendant quelques temps j’ai vécu avec une personne qui refusait de « faire le ménage ». Disciples de Duchamp sans le savoir, nous nous plaisions à élever la poussière. Autrement dit, les moutons, qui étaient florissants, envahissants, mais relativement disciplinés. Ils acceptaient sans broncher d’être regroupés, de petits troupeaux étant répartis dans les diverses places inaccessibles au regard de l’appartement : sous les meubles, sous les tapis, sur et à côté des objets divers qui meublaient le lieu. Cette expérience m’a débarrassé pour la vie de l’idée que le ménage était un devoir. Il faut ce qu’il faut, toutefois, et sauver les apparences restait l’horizon de ce non-vouloir-faire-le-ménage. À ce propos, j’ai toujours été assez surpris de voir, dans les salles de bains de mes contemporains (pas toutes, mais beaucoup), que l’on s’employait à effacer les taches d’eau sur la robinetterie, à empêcher que les savons laissent leur trace séchée sur l’émail des lavabos. Au contraire, depuis peu, je n’interviens plus dans la vie des savons, m’amusant plutôt des figures (infinies) que l’usage de leurs corps, odorant ou non, autorise sur leurs supports. Ce qui n’empêche pas, de temps en temps, d’appuyer sur la touche delete, erase ou reset. Quant à la vie intime je n’ajouterai rien à ma phrase, chacun pouvant imaginer les situations auxquelles, dans son cas, elle peut amener.

   Pour le registre des idées politiques, c’est un peu plus délicat. En employant l’adjectif propre dans ce domaine-là, j’ai surtout en vue les discours, ce qu’on appelle encore l’idéologie. N’avez-vous pas été frappés du fait que le vocabulaire emprunte beaucoup, là aussi, aux figures du propre et du sale ? Épurer, nettoyer, opération mains propres (mani pulite), transparence (glasnost), purification ethnique, rééducation, balayer devant sa porte… « Dès demain, on va nettoyer au Karcher la cité » (Nicolas Sarkozy en 2010). La liste est longue, des vocables qui évoquent plus ou moins directement un topos de la propreté, associé souvent à la notion de pureté. Les racines de cette tendance sont profondes, à peu près inextirpables (cf. Freud). Quand Alain Juppé disait en 1995 qu’il était droit dans ses bottes, c’est une idée un peu différente, mais assez proche. Il s’agit toujours de redresser, de nettoyer. Tolérance zéro. J’ai cité Juppé mais j’aurais aussi bien pu prendre n’importe quel(le) autre homme ou femme politique contemporain. Je n’ai pas grand-chose à dire sur ce thème, sinon qu’à mon avis les choses ne sont pas aussi binaires (propre/sale, dur/mou, honnête/corrompu). Ce n’est pas du relativisme, c’est du pragmatisme. Comme l’avait développé en son temps Guy Scarpetta, dans son livre L’impureté (Grasset 1985), pour l’art et la littérature, il existe une toute autre voie (de penser dans le registre des idées politiques – j’extrapole le propos), « fondamentalement impure ». Est-ce qu’on ne serait pas, aujourd’hui, en plein dedans ? 

 

Excursus (?) : je n’ai pas développé ce point, signalé par Pierre Le Pillouër, mais on peut aussi observer la parenté entre le propre (de : propreté) et le propre (de : propriété). Pour une illustration (assez drôle car argotique et d’une certaine inventivité), lire La propriété c’est le vol, la propreté c’est le viol, à la réserve près que l’auteur « sur vend » un peu, par ce titre, son propos, lequel reste quasi-muet sur la deuxième proposition…