Idoine pivoine par Éric Houser

Les Parutions

16 janv.
2014

Idoine pivoine par Éric Houser

 

(à propos d’Elizabeth Willis)

 

Les fleurs météoriques sont dites telles parce qu’elles sont sensibles aux variations atmosphériques. Pour la même raison, les textes qui composent le livre d’Elizabeth Willis sont rassemblés sous le titre de Fleurs météoriques (Meteoric Flowers). En anglais l’adjectif précède, ce qui est mieux car de ce fait il est accentué. Et l’accent ici doit plutôt porter sur météoriques que sur fleurs. Idoine pivoine.

 Pourquoi dire de textes que ce sont des fleurs ? Est-ce une métaphore ? Que nenni, bien qu’il soit très seyant aussi de voir recyclé dans un titre un topos aussi canonique de la poésie (fleur est en soi un lieu poétique, in sæcula sæculorum). Moi, j’ai envie de décrire ces textes comme de petites expériences de lecture, que l’on peut composer selon son désir. C’est-à-dire : ça ressemble à des textes qui se suivent, du premier au dernier, avec pour chacun un titre bien sagement posé en haut. C’est peut-être cela, si l’on veut, mais cela peut aussi être autre chose, autrement. Je peux lire comme je lirais, au hasard, Wordsworth, du début à la fin tel un procès d’édification (d’initiation, comme dit Lacan dans Le phénomène lacanien, en 1974). La nature (fleurs = nature), c’est bien connu, est censée nous édifier ! Elizabeth Willis, ce n’est pas le moindre attrait de son écriture, ne nous tient pas par la main, pas par cette main-là. Par aucune main, je crois. Elle nous lâche, elle nous lâche la main, du titre au texte, et dans le texte d’une phrase à l’autre, et dans une phrase parfois, d’une unité syntaxique à l’autre. C’est là le point. L’un des points. Je ne suis pas tout à fait sûr. Ce n’est pas systématique. Mais à partir de ce point deux tirets.

 - Et le sens ? Il fleurit, à mon avis, selon une guise autre que celle des deux grands massifs, le lyrique, l’expérimental (je découpe à la hache). « Quelque chose comme une troisième voie ? - Si vous voulez ». Une voie qui ne mène nulle part, à condition de considérer que ce nulle part est un quelque part.

-Et l’image ? Les textes semblent en regorger et le lecteur pressé (débile) que je suis à mes heures pourrait se méprendre, écrasé dira-t-on par des tonnes de surréalisme. Méprise, car ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Il faudrait, mais je n’en ai pas l’étoffe, faire une analyse poussée de l’image en régime américain, qui n’est pas le régime surréaliste. Cela tient me semble-t-il à ce que le moteur associatif ne fonctionne pas de la même manière. Il ne s’agit pas d’écriture automatique (Les champs magnétiques, œuvre-parangon s’il en est, sont loin). Ici, on dirait que les chaînes sont coupées, disconnected. C’est un véritable travail d’écriture qui est accompli, pour arriver à cela. Quelque chose comme une soustraction.

 Pour finir sur le titre, en quoi les textes de ce livre peuvent-ils être dits météoriques ? J’avancerais ceci : sensibles aux variations atmosphériques, ils le sont en ce sens qu’ils dépendent chaque fois (et dans le moindre fragment syntaxique, la moindre parcelle sémantique) d’une effectuation x ou y, dans la lecture par tel.le ou tel.le (y compris EW elle-même). La variation, elle se situe là. D’où il ressort, à mon avis, que l’interprétation d’une telle poésie n’a aucun intérêt. 

 « La mousse si elle s’amasse est signe de changements de temps, l’effluve jaillissant des faits consensuels. Le savoir d’une aiguille devient soudain net tandis que tu dors dans la meule de foin. Un garçon sur la route, une fille sans malice déguisée en ruisseau. Même les arbres déploient leurs ombres, gaufrant ta peau avec le son de la liberté qui éclate. »