Louange du lieu et autres poèmes de Lorine Niedecker par Éric Houser

Les Parutions

06 nov.
2012

Louange du lieu et autres poèmes de Lorine Niedecker par Éric Houser

 

 

Je viens d’apprendre par mail la nomination d’un ami espagnol de Grenade comme secrétaire général du Centro de investigacion y desarrollo del alimento funcional, alors Champagne ! Champagne ! aussi, pour la série américaine des éditions José Corti, avec un très beau livre de Lorine Niedecker, traduit par Abigail Lang, Maïtreyi et Nicolas Pesquès, qui ont déjà exercé leurs talents dans de précédentes publications. Quel rapport ? Connaissez-vous le Centro de investigacion… (etc.) ? Connaissiez-vous Lorine Niedecker ? Voilà le rapport. Pour Lorine Niedecker, l’ignorance (la mienne, en tous cas) est sans doute plus surprenante. Nous qui nous piquons de poésie, qui en lisons, en écrivons parfois… Mais voilà, les Français ne sont pas comme Lucky Luke, ils auraient tendance (pas qu’en traduction d’ailleurs) à tirer moins vite que leur ombre. Mais cessons de geindre, et saluons plutôt, car il n’est jamais trop tard, cette première livraison dans notre langue d’une œuvre qui est reconnue depuis longtemps outre-Atlantique.

 

Poète du Wisconsin, Lorine Niedecker (dont le nom à l’état civil s’orthographiait, en fait, Neidecker – et c’est ainsi qu’elle est nommée sur la pierre tombale de la famille) a vécu entre 1903 et 1970. Bon, j’avais quatorze ans quand elle est morte (d’une hémorragie cérébrale), et c’est bien dommage parce que je suis tombé, en lisant ce livre, amoureux d’elle. Je ne sais d’ailleurs pas ce que l’on aurait bien pu se dire si l’on s’était rencontrés (mon anglais est désastreux) : j’ai l’impression que cela aurait été plutôt drôle et vif, mais aussi qu’elle m’aurait probablement caché, comme à la plupart des gens qui l’entouraient, l’activité qui était la sienne ! Ah, très bien, en voilà une qui ne se prend pas (tout en ayant une haute conscience de sa valeur). Rare… Et l’œuvre ? Mais géniale, tout simplement. Mettons les pieds dans le plat, c’est même plus intéressant à mon sens que Zukofsky (ce qui n’est pas peu dire). Ce nom n’est pas cité au hasard, puisque Louis Zukofsky a été celui qui le premier la publia (dans la revue Poetry), et que Paul, son fils, lui inspira une suite de poèmes. Elle eut, avec Louis, une relation avortée (littéralement).

 

LN, objectiviste. Mais alors là, attention, parce que ce mot, objectivisme, peut receler bien des confusions. Si l’on s’imagine, par exemple, obnubilé par le génial Testimony - The United States 1885-1890 de Charles Reznikoff (l’un des livres clés de ce courant), qu’il s’agirait dans cette poésie de s’effacer en tant que scripteur devant un réel en accès direct (zu den Sachen selbst, maxime de la phénoménologie), l’on fait erreur. Je ne sache pas, du reste, qu’aucun théoricien de l’objectivisme ait pensé les choses dans cette perspective. Car il s’agit toujours bien, pour le poète, de faire quelque chose d’autre (du réel). Par exemple, ici, d’en écrire la louange. Le terme même de louange a de quoi faire grincer quelques dents (modernes et même post-modernes, ou « post-poétiques »), en raison surtout de sa connotation religieuse. Il me plaît, à moi, qu’il soit encore employé en poésie, non par je ne sais quelle nostalgie pour une posture en général jugée dépassée, mais parce qu’il désigne un ressort en quelque sorte éternel de l’ethos poétique. Un ressort bien sûr revisité, réinvesti à neuf (ô combien), à tel point qu’en l’occurrence il paraît presque à contre-emploi. Tellement l’écriture de LN semble aux antipodes du style connu en la matière (amplitude des périodes, surcharge métaphorique etc.). C’est tout le contraire, ici, et Abigail Lang déplie très justement (citations à l’appui) ce qu’il en est, précisément, de la poétique de l’américaine, dont le maître-mot est condensation.

 

Quand bien même elle n’aurait écrit comme unique poème que Louange du lieu (qui donne son titre au livre), Lorine Niedecker mériterait notre reconnaissance. Le lieu, dont la louange est dite, est un complexe géographico-familial (avec même une discrète allusion finale à l’astrologie), celui-là même qui a vu grandir le poète. Je n’en dis pas plus, souhaitant laisser aux lecteurs la fraîcheur de la découverte.

 

Il y a sur Lorine Niedecker et sa poésie un très beau texte d’Elizabeth Willis (Who Was Lorine Niedecker ? http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/19229

à lire en complément de l’épatante préface d’Abigail Lang, qui nous avait récemment régalés d’une précieuse introduction au John Cage sans cage de David Antin).

 

 Oui, en la quittant je l’aurais embrassée sur les deux joues, la bécasse des marais.

 

Ma grande sœur.