Randy Bradley de Jake Bohstedt Morrill par Éric Houser

Les Parutions

29 oct.
2013

Randy Bradley de Jake Bohstedt Morrill par Éric Houser

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« My sister is (NOT) a monster ! »

 

 

 

Traduction : « ma sœur (n’)est (PAS) un monstre ! ». Cette réplique réversible, on pourrait l’imaginer dans la bouche de Miriam, l’héroïne absente du merveilleux récit que vous tenez (que vous tiendrez !) entre les mains. Seule la sœur de Miriam (monstre et/ou non-monstre) s’exprime à la première personne : c’est la narratrice, Lucy, et il n’y aura pas d’autre voix que la sienne. Elle s’exprime essentiellement sur sa sœur (Miriam), sur le couple que celle-ci forme avec son mari (Richard), sur le personnage éponyme (Randy Bradley), et aussi bien sur elle-même à travers tous ces autres personnages (avatars). Le pitch, très resserré, est d’une simplicité enfantine : Miriam a imposé à la narratrice (sa sœur) un « moratoire sur sa correspondance avec elle ». Le telos du récit est de nous faire comprendre pourquoi une telle décision a été prise. À la dernière phrase, l’on apprendra (mais nous l’avions bien deviné avant) que le moratoire sur la correspondance double en vérité une rupture « définitive » entre les deux sœurs, une séparation de corps que seules rompront, assurant la jonction, les obsèques de Miriam auxquelles Lucy projette d’assister (sûre qu’elle est de survivre à sa sœur !) : « Je ferai alors le voyage une dernière fois jusque chez vous pour rendre les hommages appropriés à une sœur qui, dans un esprit allègre de préservation de soi, a soudainement et inexplicablement rompu les liens qui nous unissaient ».

Mais cette réplique (« ma sœur (n’)est (PAS) un monstre ! »), qui ne figure aucunement dans le récit,  d’ailleurs, on pourrait l’imaginer tout aussi bien dans la bouche de Lucy. Ce qui me fait dire cela (laissez-moi faire des mystères, un peu à la manière du teasing méthodique des professionnels du marketing ; ainsi en use aussi, très habilement, Jake Bohstedt Morrill - l’auteur), ce qui me fait dire cela, c’est l’idée un peu basique, un peu bas de gamme (au rayon psy) mais tout de même très vraie, selon laquelle le seul couple indestructible est celui qui est constitué d’un frère et d’une sœur, ou de deux frères, ou de deux sœurs (ici, il s’agit de cette dernière option). Je pense que ce livre, implacablement, le démontre. C’est entre autres choses ce qui en fait la beauté, la beauté noire et terriblement logique (jusqu’au délire).

Je ne vais pas raconter l’histoire, car je veux surtout insister ici sur deux choses. Premièrement, l’extrême brio de l’écriture, de l’intelligence et de l’invention de Jake Bohstedt Morrill, qui n’est pas un brio brillant, je veux dire par là qu’il s’agit d’un brio avant tout conceptuel et sensible, beaucoup plus que d’un brio « stylistique ». Non pas que l’auteur n’ait pas de style, mais il me semble qu’il s’emploie constamment, avec finesse, à toujours désamorcer cette pompe (le style, c’est une pompe). C’est un tour de force, car toujours, lorsqu’on écrit (particulièrement en France, d’ailleurs), on est tenté par le démon du style (la belle écriture, les beaux enchaînements, la cadence, etc). Cela ne me semble pas sans rapport avec la profession qu’exerce passionnément, dans le Tennessee, JBM. Celui-ci, pasteur unitarien (cette branche du christianisme – du moins lorsqu’elle conserve la référence chrétienne, ce qui n’est pas toujours le cas (je pense à sa variante universaliste)) et aumônier de l’armée de réserve des États-Unis, « a milité en faveur de l’égalité des droits pour les gays, lesbiennes, bisexuels et transsexuels », nous apprend la quatrième page de couverture. Ajoutant qu’ « il travaille en ce moment à un roman sur l’enfer ». Voilà qui, personnellement, me plaît et m’intrigue beaucoup ! Deuxièmement (j’ai annoncé deux choses), l’humour teinté de cruauté, et hyper-raffiné sous les espèces d’une prose que l’on pourrait dire, à première vue, plutôt plate (mais qu’une lecture attentive révèle complexe, en fait). Ce récit est tout à fait tragique, au fond, mais (et ceci implique toujours plus ou moins cela) dans l’élément du comique pur. Deuxième tour de force, étant précisé qu’il ne s’agit pas, pas du tout, d’un humour sur fond de psychologie (malgré les apparences), mais d’un humour sur fond de langage.

J’ai lu ce court et dense récit d’une seule traite, entraîné par la grâce d’une remarquable traduction, dont il faut souligner qu’elle est le fruit d’une élaboration collective, et qu’elle s’est déroulée sur environ deux semestres universitaires par un quatuor de jeunes et brillants traducteurs (le masculin l’emporte au pluriel, mais il s’agit d’un quatuor à dominante féminine : Chrystel Jacquemin, Linda Lazorak, Marie Vattaire et Léonard Leung Chong Wo – au piano). La lecture (VO par l’auteur, VF par le quatuor) à la librairie Michèle Ignazi (Paris), jeudi 24 octobre 2013, était un véritable régal. Le lendemain, le pasteur, son épouse et le jeune quatuor (celui-ci coordonné par Olivier Brossard dans le cadre d’un projet étudiant de traduction et d’édition), se rendait à Nantes pour nous continuer la lecture. Félicitations à tous, ainsi qu’à l’éditeur joca seria, de Nantes, pour ce magnifique travail !