Toute la lire, revue de poégraphie, cahier n° 2 par Jacques Barbaut

Les Parutions

30 nov.
2016

Toute la lire, revue de poégraphie, cahier n° 2 par Jacques Barbaut

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« Si tu vois une tortue tout en haut d’un arbre, ce n’est pas la première fois. »

proverbe minyanka

 

Pour le décentrement géographique (ici vers l’Afrique dite « noire », simple exemple), pour la réitération (car c’est une deuxième livraison), pour la zoologie fantastique ou cryptozoologie (car les tortues arboricoles seraient en voie d’extinction), pour l’hallucination, pour l’indécision, voire la fusion homme/animal ou animal/homme, chimères et greffes…

 

Toute la lire, toutes les lyres — dont le « barbitos », qui en est une, grecque antique, « aux montants très longs », qui accompagnait Sappho, qui inspira Ezra Pound, que reprit Jesper Svenbro, poète suédois, que traduit Christian Désagulier.

 

« Toute la lire voudrait produire de ces figures d’interférences sur les lignes desquelles on pourrait voir se dessiner une carte de poégraphie. »

 

Toute la lire qui louche vers les sciences et les techniques — de la mécanique des fluides à la biologie moléculaire, ou de l’ornithologie (passe une grande chouette blanche volant dans la nuit du palazzo bagnolo) au moteur à propulsion plasmique —, qui fleure avec l’anthropologie — même s’« il n’est pas admis, en anthropologie classique, que la description poétique participe de l’exercice scientifique », abolir les barrières, « ces frontières arbitraires entre niches, genres et disciplines » (« Santa Marta Poetica. Aperçus d’ethnographie politique en Colombie », Véronique Bénéï, p. 104) —, qui compose des alliages, des agencements, des passerelles entre sciences dites « dures », sciences dites « humaines » et poésie et/ou littérature.

 

Toute la lire qui (prop)ose des langues autres, d’autres langages, amharique ou maori, un syllabaire abyssin et un abécédaire des ailleurs, des traductions, des adaptations et leurs hésitations, des bégaiements d’inaudibles vocables…

 

« Cux tun tu yax kin, ban ta betah / en yucatèque […]
En bas latin et grec il fait de l’ombre avec sa queue
Ngiyimpunggushe, kusho impunugushe
Je suis un renard, dit le renard, en xhosa » (Marie Borel, p. 7 et 12)

 

Ou quand la faim, la famine et la fin font déraper, délirer ou vriller la langue (ça se passe durant le siège de Léningrad, le samedi 6 décembre 1941, bientôt un livre de la poétesse Olga Bergholtz s’échangera contre une demi-livre de pain — « pour moi, il n’y a pas et il ne saurait y avoir de prix plus élevé ») :

 

« Règle monastique : Ce jour d’hui ainsi que diemenche / Dimars et dieus – poisson autorisé / Dilun – nourriture chaude sans beurre / Dimerce et divandres – pain sec » (« Le Jeûne de l’Avent », Sergueï Zavialov, traduit du russe par Yvan Mignot).

 

Avec cet « état des lieux » de Sarah Carton de Grammont — et son titre à rallonge, quasi céennéressien, « Atlas de mes estuaires d’écrire. Hauts-fonds, pleines ou basses mers & eaux fangeuses : sept esquisses de cartes parmi d’autres », grâce auquel on se souvient de la « Mise en évidence expérimentale d’une organisation tomatotopique chez la soprano (Cantatrix sopranica L.) » perecquienne —, on s’approcherait tangentiellement d’un esprit général bien difficile à cerner pour un collectif :

 

« J’aurais un côté pacifique, et un côté mer de Chine, nuits d’encre ; j’aurais un côté antarctique, glacial et un côté atlantique, tumultueux. Je connaîtrais mes archipels. Je resterais poulpoïdale, mais avec toute cette eau, cela ne serait pas si grave. Je saurais s’il faut lutter contre la dérive des continents, ou s’il est bon d’en explorer les grands fonds, les grandes failles. » (p. 78)

 

Toute la lire qui offre typo et design originaux et comme respiration seize photographies d’ombres au jardin de Pamplemousse (île Maurice), de Christian Désagulier, son directeur et vaillant animateur.

 

Cette revue, Toute la lire, et son deuxième cahier : « La lire toute et partout ! »

 

* * *

 

« Ma licorne gojamite ! », je l’ai ainsi entendu s’exclamer, pour marquer son appréciation d’un livre. (Yves-Marie Stranger, p. 52)