La division, combien de poèmes ? Lettre à un intellectuel, Jean Birnbaum par Philippe Beck

Les Incitations

24 févr.
2017

La division, combien de poèmes ? Lettre à un intellectuel, Jean Birnbaum par Philippe Beck

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L’esprit de l’escalier naît du silence. Il y a quelques jours, avec la générosité qu’enveloppe un regret, vous avez publié une page * en marge d’un Cahier. Elle a pour titre : « La poésie, combien de divisions? » Le titre mérite à lui seul qu’on s'y arrête. La page, en effet, regrette la disparition de la force du poème. Vous déplorez calmement la disparition du poète qui porte le poème au champ public et, surtout, son peu de poids au champ politique, où il ne fait plus peur. Mandelstam était craint un peu de Staline, ancien poète géorgien pourtant revenu du poème. Oderint, dum metuant. (Les fantômes sont redoutés ; il est à craindre que les praticiens du poème de maintenant, que vous évoquez en les taisant, ne soient plus des fantômes.) Le poème devrait donc faire peur, si la peur est la condition d’un respect. Il n’y a plus de respect du poème (de son idée réelle) et, à la place, règnent le dédain, le désir d’effacement, la moquerie paisible, non sans raisons. Il semble que vous attribuiez la disparition de la force du poème, donc du poète réel, à la division du reste de poésie en petites unités adversaires et au moins non coalisées. La poésie serait à présent une « armée mexicaine ». Ce n’est pas faux. Le défaut de « solidarité littéraire » saute aux yeux. Il n’y a pas d’armée de la poésie (de coalition) dorénavant, serait-elle armée de l’ombre, et la faute en reviendrait alors, si j’entends, à la division interne, à la faible déraison d’un peuple sans peuple, aux luttes intestines qui frappent la communauté négative des poètes, ou la foule des poètes irréels. Les poètes seraient des loups, des êtres pré-politiques désormais. Une autre hypothèse vient à l’esprit : et si la rivalité sans frein qui anime la foule des désirs d’être poètes (ou prophètes) d’un peuple réel (extrêmement divisé aussi) était due à la relégation entretenue des voix poétiques qui effleurent la surface de la vie publique? La vie publique contient une espèce de sainteté, quoi qu’il en soit : on ne peut y dire n’importe quoi, et les praticiens du poème, s’ils pouvaient y rendre raison de leurs manières et de leurs désaccords, pratiqueraient autrement leurs textes et vérifieraient les raisons de mieux se considérer mutuellement et d’être respectés des lecteurs et prosateurs relayés. Si la surface publique offrait aux lecteurs la possibilité de voir des poèmes réels et de les penser ou discuter, les conditions d’une disparition du dédain ou, du moins, les conditions d’un respect naissant pourraient se former. Et la sainte peur du poème pourrait jouer un rôle dans la psyché des politiques, pourquoi pas? Elle ne remplacerait aucune politique concrète, mais elle jouerait ce rôle de garde-fou (de contre-pouvoir symbolique, parmi d’autres) que lui vous lui reconnaissez et dont vous avez la sincère nostalgie. C’est à vérifier au prix d’une bonne volonté.


* texte à disposition sur demande à notre adresse