Amanscale de Desbiolles par Jacques Demarcq

Les Parutions

12 juin
2002

Amanscale de Desbiolles par Jacques Demarcq

Tout compte défait

Conte de fée ? Un parcours au lieu d'un discours. Qui vagabonde après une vérité - celle des vagues par exemple, ou de l'oiseau - au lieu de tracer une réalité. Il n'y a pas forcément de fée ; pas toujours de moralité ; jamais d'explication de quoi que ce soit. Une vérité est... qui ne se démontre pas.
Maryline Desbiolles écrit des contes de fée.
Au départ, quelque chose comme une chimère : « là-bas, le volcan s'est rouvert... / C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile, / Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert. » Chimère ? Ce qui pointe l'inexplicable avec d'autant plus de mots, mythes, que ceux-ci ne collent pas, Nerval le sait. Desbiolles également qui de cette éruption d'imprévisible se garde bien de faire du cinéma, évoquant à peine les foules en panique, ne détaillant pas la destruction de cette ville qu'elle surnomme Amanscale, en grec « aisselle », parce qu'au bord d'une baie angélique. Le paysage, comme dans ses précédents romans, n'est que la peau du sujet. La chair mortelle et le sang qui bat sont au tréfonds du personnage, tout aussi perdu que les précédents. « Est-ce elle ? » est la question que l'héroïne se pose à elle-même au travers de son double, l'écriture et la lecture.
Le récit couvre une journée. Au réveil, à la première page, « Elle (mais elle n'est encore ni homme ni femme) [... ]. Quand elle (toujours pas tout à fait elle cependant, de l'hésitation) »... Mais elle ne saute pas du page, reste aux lignes et se prélasse dans cet état de semi-somnolence (Sylvie, ch. II) où repassent les souvenirs d'enfance, d'amour, de famille, traversant son cadre de vie, mêlant bonheurs et malaises. À 11 h 20, première secousse : le volcan à son tour se réveille ; mais Linda Groote (son nom flamand dans les fumées) n'emboîte pas la panique générale, monte au contraire vers le volcan, arrive au quartier délaissé de l'Ariane, y rencontre Aziz, un faucon sur le poing et des « hommes liges » (un peu de chevalerie ne nuit pas), s'enfuit lorsque le volcan crache des pierres, tombe au bas d'un talus comme son petit frère jadis, au petit matin rentre chez elle dans la ville défaite, et sur son balcon retrouve une mouette morte la veille. C'est la fin du parcours. Elle jette le cadavre aux décombres de la rue, « mais à un moment, avant de s'écraser, il semble à Linda Groote que les ailes de la mouette se déplient et qu'elle plane une seconde ou deux. Le vif n'a pas eu le pas sur le mort mais peut-être nous appartient-il de faire dans la débâcle quelque chose de beau ? »
Si c'est pas une moralité, ça !... Préoccupation de poète, même si Maryline Desbiolles se défend d'écrire autre chose que des romans. Et c'en est un. Le roman a cette qualité innée d'être un genre impur : hybridé volontiers, de nos jours, de reportage pour débat télé. Préférer le conte, la perte de soi plutôt que l'apparence, traduit un choix éthique. Surtout lorsqu'une esthétique s'en mêle : Desbiolles écrit nettement plus sensible que le tout venant, et son phrasé s'affirme de livre en livre. Contre la débâcle des bavardages, elle tente simplement quelque chose de beau.