L'arrachoir de Françoise Favretto par François Huglo

Les Parutions

19 sept.
2012

L'arrachoir de Françoise Favretto par François Huglo

 

 

            News from Wonderland ? Le lecteur, le personnage et l’auteur qui traversent ce livre, ont souvent l’impression de croiser des fous, ainsi dans cette brève nouvelle où la paie de l’ouvrier revient à son patron sous forme de don de menue monnaie, en dépannage, ou dans celle où des enfants guettent l’étrange visiteur de leur mère. Si lecture et écriture sont toujours mêlées, Françoise Favretto, revuiste, chroniqueuse, éditrice, semble inclure la seconde dans la première plutôt que l’inverse. Jeune lectrice de Montaigne, elle crut « qu’écrire était autobiographique », mais la vie de l’auteur des Essais s’écoule et s’écrit au fil de ses lectures. « Lire pour vivre : chercher des réponses que jamais on ne trouve ou trouver quelque chose qu’on ne cherchait pas », c’est choisir ou assumer l’étrangeté, la disponibilité, l’émerveillement et la déception, l’acceptation d’être « fait » et « défait » par la lecture, l’errance, alors que la priorité donnée à l’écriture dominatrice, identitaire, sédentaire, sur la lecture, risque d’entretenir la paranoïa dans l’ombre du solipsisme. Le lecteur, disait Michel de Certeau, braconne sur les terres de l’auteur, déjoue sa stratégie par des tactiques. La lecture est enfant de Bohême, d’où les « chroniques errantes » continuées ici par Françoise Favretto. Elle y parle rarement de livres, mais son écriture sans pose, ne pesant d’aucune autorité, légère comme « le trait juste et souple » des gestes des femmes africaines, est bien celle d’une lectrice voletant dans le feuillage bruissant des pages imprimées et ne se posant que pour reprendre son envol. Au « désir pur » (d’être lu) des auteurs selon Roland Barthes, faut-il opposer l’amour dit « platonique » de ce lecteur que fut Kafka : « À travers les lettres, j’ai trouvé des âmes » ?

            Qui prononce la première phrase, « je suis une héroïne de roman » ? L’auteur ou  « son » héroïne ? L’une chasse l’autre, en un jeu de chat perché ou pigeon vole, et l’une ramène à l’autre, ne cesse de le (ou la) hanter, d’être celle qu’il cherchait ou ne cherchait pas. Madame Bovary, ce pourrait être elle, mais non, Madame Bovary et elle sont en vacance(s), et quand les personnages en quête d’auteur sortent du placard, « personne n’est sûr que tout le monde a travaillé ». Quel souvenir n’est pas fictif ? Si l’amie peut ressembler à « moi passée », à qui ressemble le personnage prénommé Anita ?  « Je » se souvient d’un autre qui se souvient. Dès les premiers pas hors de la chaumine familiale, qu’avons-nous rencontré d’autre que des fâcheuses sorcières (Hervé Poulard couvant une secrète haine appartient à cette espèce) ou des fées secrètement complices et confidentes, qui aident à traverser ce monde aussi fou que Wonderland en volant au secours des arbustes et des cerfs menacés par le massacre ?

            Il existe des objets-fées : poupée-grand-mère invulnérable, même éventrée par le chien, capsule de fanta trouvée, puis vendue comme une pépite par un enfant africain, cœur ou cul dessiné par un détenu, ou encore non-sculptures de Loulou, figures sans arrogance, encombrement citadin ni coût public. Et aux fées de flore et de faune, F.F . voue une attention tôt apprise chez Rousseau. Mais l’adolescence (des autres) rompt un charme (d’enfance), celui par exemple de l’intime gémellité cousin-cousine, ou d’une brève escapade, le temps d’un pipi dehors, entre sœurs, en compagnie des grenouilles et des grillons.

            Françoise Favretto écrit comme on lit, comme on mue, comme on s’arrache des contraintes, comme on s’arrache des pages pour aérer des regards.