La mer c'est rien du tout de Joël Baqué par François Huglo

Les Parutions

17 nov.
2016

La mer c'est rien du tout de Joël Baqué par François Huglo

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« Si je n’ai pas du plaisir à écrire au moment où j’écris, eh bien tout simplement je n’écris pas. Si ça ne vient pas, je ne m’astreins pas », déclarait Joël Baqué au cours de la vidéolecture où il présentait La Salle en 2015. Ses lecteurs lui en sauront gré. Pas plus que du poids d’un péché (ou d’un devoir) d’écriture, il ne s’encombre d’un ego : « Être moi ne m’a jamais semblé constituer un avantage décisif », écrit-il dans un livre-vivier d’impressions d’enfance que n’emprisonne aucun récit : elles sont piégées, capturées, dans la fraîcheur de l’étonnement qu’elles ont provoqué, provoquent encore. Avec respect pour leur indépendance féline : « La mémoire comme une chatière par où vont et viennent les vivants et les morts ». Chaque paragraphe d’une ou deux phrases courtes est un précipité… de bonheur ? « J’ignore si j’ai été plutôt heureux ou plutôt pas heureux ». D’évidence ? Au sens mathématique, peut-être : celui de l’extrême simplification d’une formule algébrique. Mais l’étonnement, la fraîcheur, l’émerveillement, saluent surtout le surgissement, toujours neuf, de la réalité du réel, que Baqué compare à la toréité du taureau. Il ne revêt pas, comme Leiris, l’habit du matador. « Les séquences de la corrida peuvent du pareil au même s’enchaîner grâce à l’inébranlable toréité du taureau. Chaque taureau part de zéro, alors que chaque torero part de la tradition accumulée ». Baqué passe du côté du taureau, de la corne dont Leiris ne retenait que le danger, de la tautologie du réel : « Malgré la science tauromachique, une corne est une corne ». Le jaillissement du réel part de zéro, comme celui du cante jondo : « L’un des hommes faisait parfois jaillir à l’improviste un cante jondo qui pour quelques minutes redressait nos dos avant qu’on ne reprenne le travail avec un surcroît d’humanité même si on ne le savait pas ».

Baqué réveille un usage et des saveurs des mots et des choses qui dormaient sous les couches de la « tradition accumulée ». Il ne disserte pas, rejoindrait plutôt l’auteur en herbe dont les premières rédactions sont lues à toute la classe, mais l’école est absente de ce livre où la lecture ne relève pas d’un apprentissage : elle libère et nettoie. « Je ne me rafraîchissais pas en me baignant, mais en lisant (…) Plonger dans la lecture était nouveau dans la maison en quérons (les livres étaient accusés de "tuer la vue" et d’emplir l’esprit de bouillacades ». Les bouillacades, dans le vocabulaire paternel, « incluaient les Clodettes, les promesses électorales, le peintre Soulages, les minijupes, les vacances, les sentiments, les disques de ma sœur, la joie de vivre ». Le père « a jusqu’au bout refusé. Paul gay et pas seulement facteur, Valérie mannequin et pas seulement sous-officier de l’armée de terre, Joël écrivain et pas seulement fonctionnaire-avec-la-sécurité-de-l’emploi ». Essentialisme, quand tu nous tiens…

Quand la pelle paternelle éliminait des portées de chatons enfermés dans des sacs de jute, l’un des fils (Joël), pour défendre les « sentiments » et « la joie de vivre », a choisi de tuer le père : « Après chacun de ses pelletages exterminateurs je mettais de la poudre de coquelicot dans sa salade mais il résistait mieux que les lapins ». L’autre (Paul) s’identifiait plus encore aux chatons, « disait parfois sans bégayer : "il aurait dû me tuer à coups de pelle dans un sac moi aussi ou me noyer" ». Les deux frères ont grandi au soleil de leur sœur en fleurs, sans quitter « le peuple des enfants ».

Les mots pouvaient être classés selon leur prestige, proportionnel à l’étonnement qu’ils provoquaient : « ajouré c’est mieux que soudoyé, mais moins bien que stipendié ». Ils n’étaient jamais employés « pour le seul plaisir de les dire », pas même bouillacade, mot courant dans la famille, tétanos, ou mascara, confondu avec tamanoir (« parce qu’un regard passé au mascara donne des fourmis aux ados ? »). L’évolution de l’usage des mots dut moins à l’école qu’à l’athlétisme : « Je ne mangeais ni pâtes, ni riz, ni pain, mais des glucides lents. Je ne buvais pas, je m’hydratais ». À dix-sept ans Joël devance l’appel, et après le service militaire il intègre l’école de gendarmerie de Châtellerault, devient le plus jeune gendarme de France. « J’ai été affecté à l’escadron de Lodève où, bien plus tard, j’ai su qu’il y avait un festival de poésie. Dans les manifs, en face, c’étaient souvent des viticulteurs mais la vigne passait du côté des machines et les pères licenciés ou surendettés n’étaient pas si mécontents de voir leurs fils devenir militaires, fonctionnaires ou gardes mobiles. C’était ça ou le rabassier, la truelle, le RMI (…). À Paris, place de la République, une manifestante portant tailleur à boutons dorés et chignon compliqué m’a lancé que j’avais un "rire agricole", alors que je n’avais même pas souri ! Elle était de ces gens-ci, et moi de ces gens-là (du menu fretin, comme celui de Germaine) ». À rapprocher de : « J’ai appris qu’un pauvre devenu riche ne s’appelle pas un ancien pauvre mais un nouveau riche ». Les classes moyennes décrites par Nathalie Quintane sont celles qui se situent plus volontiers parmi ces gens-ci que parmi ces gens là, et du côté des riches anciens ou nouveaux de peur de tomber ou retomber du côté des pauvres. Ce n’est pas le cas de Joël Baqué : « Nous n’étions pas miséreux mais "un peu justes" comme tout le monde à Montblanc sauf le riche au parc avec le dogue, le docteur avec la cravate et le patron avec ses vignes ». Quand il est devenu CRS, un manifestant lui lance, place de la Nation : « Toi t’as pas la gueule de l’emploi mais on te l’explosera quand même tout à l’heure ! ». Essentialisme, quand tu nous tiens… Maître nageur-sauveteur, Joël lit Proust sur la plage « et la mer de Balbec me paraissait alors bien plus réelle que la mer de Port-Leucate ». Il commence à « écrire » après qu’un vacancier lui eut remis un livre de Francis Ponge trouvé près du poste de secours où chaque matin il hissait le drapeau vert : « La poésie non poétique, j’ai de suite dit : "Yes !" ».

L’art poétique proustien ou pongien décape, dissout la patine de l’habitude. « Personne n’a le temps de s’habituer à son enfance », écrit Joël Baqué. Conséquence : « les vies adultes réussies sont la poursuite de l’enfance par d’autres moyens ». Dont ce livre (dont acte).