Les écoutis le caire de Gilles Aubry et Stéphane Montavon par Nicole Caligaris

Les Parutions

19 avril
2010

Les écoutis le caire de Gilles Aubry et Stéphane Montavon par Nicole Caligaris

La justesse de ce pari artistique est de combiner les trois dimensions fascinantes du Caire : le son, le temps, l'espace, dans une très intéressante proposition, sous élégant cartonnage, d'un poème poster de Stéphane Montavon et d'un CD de musique acousmatique de Gilles Aubry.

Avant toute chose, plaisir musical, une métropole s'écoute : elle se livre dans le son que la vie produit, qui a formé profondément l'enfance de ses habitants, qui les tient ensemble, qui les lui attache, qui rend étranger l'étranger. Le son du Caire dit la puissance de cette ville, un son flux, épais, continu, variant de hauteur selon les heures, pas de rythme, charriant des éclats, des pointes, des crêtes à l'intérieur de sa pâte constante.
Les …coutis Le Caire sont le produit de deux écoutes, celle de Stéphane Montavon, auteur d'un poème qui se présente comme une constellation de paroles autour de lieux phares de la ville, le vieux marché Bab el Louk, le Mogamma, bâtiment administratif qui fait repère pour les touristes et les taxis, etc. ; et celle de Gilles Aubry, compositeur de deux pièces de musique acousmatique, à partir de sons concrets enregistrés dans la ville.
La particularité de la musique acousmatique, musique produite sur ordinateur, donnée en concert par des haut-parleurs, non pas par des interprètes, est de mettre en relation l'auditeur avec le son lui-même, le son comme une matière comportant sa propre consistance, ses accidents, ses volumes, ses valeurs, ses formes, sa sculpture, son espace, son paysage, et c'est une très belle façon de goûter Le Caire, que cette double composition qui installe d'abord un souffle, peu à peu respiration, c'est-à-dire rythme, durées qui se succèdent sans rupture, par de subtils éveils de hauteurs, par des réverbérations qui lui donnent une profondeur de champ, qui introduisent la perspective, autrement dit l'espace, dans le son, puis par l'arrivée de voix, à l'intérieur de ce souffle continu qui varie, dont on écoute différemment les cycles, qui se déploie puis diminue, se défait de ses éléments, jusqu'à un moment de rupture qui marque la limite entre le corps du morceau et la fin qui dépose le son peu à peu, calme, corbeaux, voilà.
Et dans cette continuité, le temps du Caire, mélopée de la ville, flux, lié, indivis, sans tranches horaires. C'est Le Caire, oui, c'est le Caire, cette musique, le son des balais, le son des chantiers, les sons de l'artisanat qui se travaille dans la rue, les klaxons, bien sûr, identité du Caire, mais travaillés avec discrétion, en décalage du cliché, c'est Le Caire mais cette reconnaissance n'est que le bonus d'une musique, riche et forte, qui s'écoute pour elle-même et à laquelle, en contrepoint, le texte spatialisé apporte une construction par ruptures. Fait d'éclats, d'énonciations multiples, d'énoncés tronqués, disparates, le texte dit la pénétration du singulier par le commun, la fragmentation de la continuité, de la pensée, de la parole, de l'existence, dans cette ville qui la rend impossible et malgré l'impossible, malgré l'entrave, d'une vitalité passionnante, ce que le texte dit, dans le chahut des paroles qu'il fait surgir du blanc qui les coupe.