Que faire des classes moyennes ? de Nathalie Quintane par François Huglo

Les Parutions

02 nov.
2016

Que faire des classes moyennes ? de Nathalie Quintane par François Huglo

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Omniprésente dans les discours politiques, la classe moyenne n’existe pas, objectivement du moins. La moyenne est une notion statistique, sans pertinence économique. Ce n’est pas la répartition des revenus qui définit les classes, mais leur rôle dans le processus de production et de reproduction du Capital. Réduire les rapports de classe à une échelle des salaires ou à un partage du gâteau, c’est occulter la question de la propriété des moyens de production et d’échange, occulter la réalité du pillage des ressources, de la spéculation financière, de l’extorsion de la plus-value. Examinant différentes représentations statistiques, Nathalie Quintane tient à bonne distance humoristique batteries de chiffres et courbes (en montgolfière entre 1955 et 1975, en sablier depuis 1976). « On n’additionne pas des carottes avec des yachts. Voilà pourquoi on sait ce qu’est la classe moyenne mais ça ne correspond à rien. Le fait que ce savoir ne corresponde à rien agace en sourdine les producteurs de chiffres qui, du coup, se vengent sur la classe moyenne en la décrivant comme une classe flottante, indécise, mijaurée, et tous les adjectifs que nous verrons plus loin ».

 

À force d’être ainsi décrite, la classe moyenne existe, en effet, mais subjectivement, à travers des représentations qui lui offrent des modèles d’identification, sous forme de marchandises fétichisées par la société du spectacle. Le sentiment d’appartenance à cette classe est une non-conscience de classe ou une conscience de non-classe, non sans une certaine conscience d’une inadéquation entre ces représentations subjectives et la réalité objective : la « singularité qui signe l’appartenance à la classe moyenne » est la « séparation stricte entre ce que nous vivons et ce que nous racontons, si bien que le second est tout à fait indépendant du premier et s’y rapporte rarement, ou de manière inadéquate ».

 

Acheter une marchandise, c’est payer sa place dans la société du spectacle. Du calicot des ouvrières de Michelet à l’armoire à glace, de la tablette au 4x4, l’achat est « obscurément le droit de péage qu’on verse pour se dégager d’une origine sociale toujours trop basse », l’indice d’une ascension qui entretient la crainte d’une prolétarisation ou re-prolétarisation : d’un retour « au bas de l’escalier quand il n’y aura plus de marches ». Cette représentation verticale se double d’une horizontale, le « toujours trop bas » d’un « toujours trop loin (de la Nature, du Centre ville), structuré par trois éléments : l’école, les biens culturels, la stratégie résidentielle.

 

La classe moyenne est celle qui, sous peine de « punir le réel », lui demande de se conformer à ses désirs. La scolarité doit restituer à ses enfants le souvenir d’une école qu’ils n’ont pas connue, que leurs parents eux-mêmes ont le plus souvent rêvée, puis leur garantir un emploi, même s’il n’y en a pas. La culture doit pouvoir s’acheter, comme tout autre « marqueur social ». Henry Ford l’avait très bien compris : « on travaille pour se payer du bon temps » (mais ce refus de l’effort peut être contrecarré par une « perception scolaire du monde »). Les pavillons « individuels » doivent différer des HLM collectifs. Mais à quel prix ? « Ce qu’il faut de courage pour tenir le rang » ! Pour prendre, de temps en temps, cette posture que Nathalie Quintane qualifie de « plastronnante » (celle de la grenouille de la fable ? Celle de Monsieur Jourdain ?).

 

Les jugements des envieux « avides de vengeance » sont « immédiatement démentis », écrivait Nietzsche. Le mobile de ce qu’on a appelé « petite bourgeoisie », puis « classe moyenne », n’est-il pas le ressentiment ? Avec une jubilation qu’elle manifeste en faisant imprimer quelques formules en gras, Nathalie Quintane cite longuement Guy Debord : « Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter (…). Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d’exploitation du passé ; ils n’en ignorent que la révolte (…). Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles (…). On leur parle toujours comme à des enfants obéissants ». Servitude volontaire ? On est dedans, on y patauge, et ça pue. Les concurrents terrorisés, burn outés, sont « séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ».

 

Procédant par bonds et par gambades plus volontiers que par axiomes et aphorismes, le style de Nathalie Quintane est certainement moins proche de Nietzsche ou de Debord que de Ballard, « solide analyste de la classe moyenne britannique », et du roman, devenu au XXe et au XXIe siècles « l’art de la balade, de la flânerie sous les balles ». Dans Millenium People, la classe moyenne « se surveille elle-même » par des « modes de conduite sociale ». Narcissisme hors sol : le prolétariat a « été transformé en foule semi-clandestine, déboussolée et épuisée », les classes supérieures « en roue libre, se sont mises à enfourner et recracher du fric comme un distributeur détraqué ». Craignant d’être absorbée par le bas et incapable d’atteindre le haut, la classe moyenne flotte, achète pour « être moins floue » et floute « le reste du monde ». Quand le ressentiment devient révolte, il déchaîne la violence gratuite. La grenouille accuse la démocratie (autre fable) de sa propre incapacité à atteindre le volume du bœuf, bien que « la démocratie libérale » lui ait « donné de l’oseille en plus » pour qu’elle puisse « absorber le trop-plein de produits jaillis des usines » ou, à défaut, ouvert des crédits.

 

« Le grand ciment social, c’est la vengeance (…) : le ressentiment passé à l’acte ». Or, l’objet du ressentiment de la classe moyenne est « son ennemi intime, auquel elle était autrefois mêlée », qu’elle préfère voir (ou imaginer) « rigoureusement enclos dans des espaces séparés ». La classe supposée normale « car les pauvres sont anormaux et les riches sont hors normes », est « invraisemblable » parce que la normalité n’existe pas plus que la moyenne, et « inquiétante » parce qu’elle traduit une peur du prolétariat, qui elle-même traduit sa peur d’être prolétarisée, qui elle-même traduit la réalité de cette prolétarisation : les classes moyennes ont peur d’elles-mêmes, et conjurent cette peur par l’exclusion, la quête d’un impossible entre-soi. Que faire des classes moyennes ? En sortir, quitte à sortir de soi. Sortir du ressentiment, de la compétition, de la terreur économique, du consumérisme, du productivisme. Car mettre en place « un système de compensation qui permettrait que tout change pour que rien ne change », ça ne va pas être possible.