Marguerite Duras (1914-1996) par Matthieu Gosztola

Les Célébrations

Marguerite Duras (1914-1996) par Matthieu Gosztola

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Quand on dit « Duras », on dit beaucoup. On dit seulement : Duras. Et il y a beaucoup de choses qui viennent à l’esprit. Et beaucoup de choses qui peuvent fausser la lecture que l’on peut faire de ses livres, ce nom seul dirigeant notre lecture, la faisant bouger sur la scène de notre conscience comme un marionnettiste officie brillamment. Car, comme l’a bien résumé Michel Foucault dans « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (in Bulletin de la Société française de philosophie, n° 3, 63° année, juillet-septembre 1969) : « On en arriverait finalement à l’idée que le nom d’auteur ne va pas comme le nom propre de l’intérieur d’un discours à l’individu réel et extérieur qui l’a produit, mais qu’il court, en quelque sorte, à la limite des textes, qu’il les découpe, qu’il en suit les arêtes, qu’il en manifeste le mode d’être […] ».

Aussi, on va dire Duras pour ne pas la dire mais pour, juste, la faire venir. Et la faire venir, c’est faire venir la mer.

La mer, c’est le commencement. Tout vient avec la mer. Bien sûr, les choses, des choses viennent avant. Mais c’est avec la mer que les choses prennent un sens. C’est avec la mer qu’elles sont dans la lumière, les choses. Celle de l’évidence. Car la mer, c’est la lumière (mouvement de la lumière et mouvement de la mer sont un). La mer, c’est la lumière qui se fait sur l’histoire, sur chaque histoire (chacun, chacune). Qui nous la rend visible. « L’histoire. Elle commence. Elle a commencé avant la marche au bord de la mer, le cri, le geste, le mouvement de la mer, le mouvement de la lumière. Mais elle devient maintenant visible. C’est sur le sable que déjà elle s’implante, sur la mer ».

La mer, c’est l’espace de pure luminosité tel que le décrit Foucault : « […] à l’espace de l’obscurité s’oppose plus radicalement encore un espace de pure luminosité, où toutes dimensions paraissent à la fois s’accomplir et se supprimer, où toutes les choses paraissent trouver leur unité, non dans la fusion des apparitions fugitives, mais dans l’éclair d’une présence tout entière offerte aux regards ».

Si la mer, c’est le premier jour, c’est aussi, bien sûr, parce que la mer, c’est, pour l’auteure, l’enfance. « J’ai passé mon enfance au bord de la mer. L’Indochine. Au bord du Pacifique », confie Duras lors d’une interview. Et ailleurs, au travers d’un personnage : « […] au bout de chacune des allées de ce jardin, de chacune des allées vraiment, on voyait la mer. La mer, je vous avoue, ça m’est un peu égal pour ce que j’ai à en faire d’habitude dans ma vie, mais là, il se trouvait que c’était elle que les gens regardaient, tous, même ceux qui étaient nés là et même, me semblait-il, les lions eux-mêmes, je le croyais ».

La mer, la liberté. Voilà pourquoi on ne peut pas détourner les yeux de la mer. Voilà pourquoi les lions dans les cages la regardent. Et la mer, dans son mouvement, apprend aux enfants sa liberté, qui est la plus grande liberté : « Je n’ai jamais vu des enfants aussi libres que mon frère et moi sur la terre du barrage », confesse Duras. Car être libre, c’est être libre de rester. Être libre de ne pas avoir de fin. Être libre de ne pas mourir, de ne pas partir. De ne pas se volatiliser : rester eau, rester mouvement, rester écume, et, en dessous, rester vase et coquillages.

« Je me suis imaginé la mer, les diverses façons dont on m’avait dit qu’elle ne finissait pas ».

« Ce qui est passé et ce qui arrivera est enfoui dans la mer qui danse, danse, en ce moment, au-delà de tout passé, de tout avenir ».

La mer, c’est le « toujours » de L’amour fou de Breton : « De[s] […] mots, celui qui porte mes couleurs, […] c’est toujours. Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps […]. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé ».

La mer, c’est le « partout » aussi. Il est question de mer même lorsqu’il n’est pas de mer. Car la pensée de la mer recouvre la pensée de tout. Les gens qui passent, nombreux, c’est la mer : « Seule dans ma chambre à minuit. La mer de la place du Champ-de-Mars bat toujours derrière mes volets. Il a dû encore passer ce soir. Je n’ai pas ouvert mes volets ». La mer ? La mer ce n’est pas la mer (pas seulement). La mer, c’est ce qui se cache derrière la joie, derrière l’insouciance : « L’air sent le fard et la peau brûlée de soleil. Sur la banquette il y a des beaux bras nus, des seins tendus sous des écharpes rouges, jaunes, blanches. Ils rient. Ils rient de tout. Ils essaient chaque fois de rire davantage de tout. Derrière leurs rires inégaux on entend le bruit bleu et râpeux de la mer ».

La mer est bien partout. Car écrire, c’est la convoquer, à chaque instant. Se souvenir aussi. Dès qu’il est question de la pensée, la mer est là, et nous fait signe, pour que sans discontinuité nous fassions chemin jusqu’à elle, vers-elle-en-elle, et par tous les temps : « L’enfant n’avait jamais vu une tempête aussi forte et sans doute avait-il peur. Alors la jeune fille l’a pris dans ses bras et ils sont entrés ensemble dans l’écume des vagues ».

Fermez les yeux. Fermez-les et relisez : « L’enfant n’avait jamais vu une tempête aussi forte et sans doute avait-il peur. Alors la jeune fille l’a pris dans ses bras et ils sont entrés ensemble dans l’écume des vagues ».

La mer, c’est le monde. Et écrire, c’est entrer (pour être entouré de toutes parts, devenir poreux dans ce qui est poreux) dans les flots du monde ; les phrases en sont l’écume. Et ce n’est pas seulement vrai de Duras. Ainsi, Eugène Savitzkaya, lorsqu’il évoque face à Frank Smith les « phrases [qui] émanent de [sa] vie », le fait en ces termes : « [c]e sont souvent des phrases scandées, car je prononce dans ma tête ce que je vais écrire. Elles sont l’écume, abondante ou maigre, de mon existence parmi mes semblables ».

Écrire, c’est entrer dans les flots du monde ; je ne répète pas, je dis. Mais quoi d’autre ? Écrire, c’est capturer, simplement avec des images, avec un rythme de phrase, les odeurs & ce qu’on regarde (oui, le grain de peau par exemple) & tout le reste aussi. Parce qu’il y a le monde qui clignote dans les phrases (le monde dans sa consistance et dans sa fuite), l’idée du monde, le souvenir du monde, et que les phrases dans leur cours lancent et relancent ce clignotement, lui donnent une jeunesse, sa jeunesse.