Cinq le Chœur d'Anne-Marie Albiach, 1966-2012 par Matthieu Gosztola

Les Parutions

22 oct.
2014

Cinq le Chœur d'Anne-Marie Albiach, 1966-2012 par Matthieu Gosztola

 

« [A]bsen[t] », tu « élucid[es] le retour »

: l’œuvre complète d’Anne-Marie Albiach (la faire parler)

 

Anne-Marie Albiach : A.Ma* (le dire quelquefois).

 

Isabelle Garron écrit dans sa belle postface intitulée « Des cercles au crayon », au sujet d’A.Ma : « La revoir au sortir de l’ascenseur, sur le seuil de son appartement, souriante et toute ; dès les premières paroles le corps dans la voix. » Dans chaque livre d’A.Ma, il y a une voix. Et cette voix, elle parle. Vraiment parle : légère, délicate : Jamais à la légère. En elle, « tout est significatif », ainsi que l’écrit Bernard Noël dans « Anne-Marie Albiach ou la nudité obscure », article paru en 2008 dans la revue Critique. Avec cette voix, parler, c’est « écrire sous la nuit […], dans la nécessité absolue de le faire ; [...] faire comme une sorte d’amour avec la signification des choses. » (Isabelle Garron) Elle existe, cette voix, parce qu’elle appartient à un être : elle n’existe que parce qu’elle parle... – et pas n’importe comment avec l’amour qui est fait à la signification des choses. Elle n’existe que parce qu’elle parle à l’être a. (elle lui appartient). Et voici ce qu’elle dit, à cet être, voici ce qu’elle lui dit sans avoir besoin de le dire, car il y a les poèmes, (il y a l’obscur), leurs tressautements sémantiques, leur tremblement pour l’immobile, il y a leur blancheur indéfinissable qui macule la neige de l’ineffable, blanc sur blanc, tous ces blancs..., (il y a...) :

 Tu as pris possession de mes sens ; tu les as remplacés : lorsque tu seras là, même sans rien faire, même sans rien voir, même sans rien entendre d’autre que tes silences, que la patiente diction de ton attente, même sans rien toucher d’autre que la moue enfantine de ton plaisir, que ta sauvagerie qui ne se montre que suivant les contours de la délicatesse, je ne verrai, entendrai, toucherai, goûterai, respirerai que toi, toi, toi. Vous êtes si nombreux, dans toi (et il n’y a que toi, dans toi). Car tu tiens captif le monde entier, dans tes hésitations. (Les paysages, les chantonnements effacés des sources, les fontaines romaines, les patientes dérives que tracent les oiseaux dans le ciel, les intempéries en montagne et les précipitations de lumière – maladroitement recueillies par notre trouble – sur les toits enneigés...) “Quel étrange amour est le nôtre ! Il est des sources au pied des platanes, il est tout ce dont je rêvais fiancée, il est des vallons, des bocages, des ruisseaux à méandres.” (Giraudoux) Pourquoi attendre, pourquoi ne pas attendre ? (Ensemble, nous attendrons, si tu le veux, mais nous serons serrés.) Le seul vrai mot, c’est :

 

viens.

 

Viens et délivre le monde. Délivre-le en te lovant / contre moi. Fais qu’il soit / notre monde. Fais / qu’il soit. « [L]inges chauds / […] parfums, /  […] les gestes / divinatoires ». Viens. « Présent, [ta figure] se condense[ra] ; tu attein[dra]s aux concentrations des métaux les plus lourds, de l’iridium, du mercure. » Viens. « [P]rès de toi, je ne crain[drai] plus le danger. On ne meurt que seul. » (Yourcenar, Feux) Viens. Nous sommes « heureux et vibrants » de tout ce qui est « partagé ». Ayons « une formidable confiance […] dans ce qui nous rassembler[a] sans façon, et […] autant que la vie le permettr[a]. » (Isabelle Garron) Je pense à toi. Viens. Dans un effleurement perpétuel, nous nous regarderons. « [T]es yeux [viendront] graver ta grâce en moi » (Jean de la Croix, Cantique spirituel). Mes yeux, habitués aux splendeurs que ton âme, dans l’éloquente élocution de sa vérité, a jetées à ma vue, à mon oreille, à ma vie, mes yeux pourront « souffrir l’étinceler de [t]es rayons » (Le Songe de Poliphile) : mes yeux embrasseront avec leurs regards cette « lumière qui n’a point de nuit », qui « est toujours lumière », qui « est de telle sorte qu’aucune personne, si intelligente qu’elle soit, ne pourra de sa vie se la représenter » (Thérèse d’Avila). Mais pourquoi se la représenter ? Il suffit de la caresser doucement, cette lumière, d’effleurer l’ovale oraculaire de ton visage. Viens. Nous « élabor[erons] [nos] pas / unis ». Viens. « Le réel tient à [toi] ». Tu es la « figure vocative ». Viens. Puisqu’il n’est rien de plus doux à notre pensée que l’idée de nous voir, aurons-nous l’adresse de nous en défendre, même maladroitement ? Viens. Puisqu’il ne sera rien de plus doux à notre pensée que l’idée de nous revoir, aurons-nous l’adresse de nous en défendre, même maladroitement ? Viens. Reviens.

 Retrouve-moi (trouve-moi). « [D]onne au premier déchaînement / sa lueur / nudité – du regard ». Donne « au premier déchirement / sa lueur ». Nous aurons avec nous la nuit. « Nocturne la calligraphie / seconde transgression ». Nous « ouvr[irons] le chemin de terre » et nous « cherche[rons] dans la densité ». Nous serons dans le visage. Et dans le geste. Et dans le bleu (« le bleu cerne le visage / de loin / dans le geste »). Nos « respirations » s’élèveront « dans [nos] veines ». Il y a aura « la / splendeur » : « un corps interdit et ancestral ». Nous serons avec les « perspectives – dire / cela / la précision de l’instant / point violent ». Transgression. Nous serons avec « l’offrande / un geste ». « [D]ans cette proximité / de l’eau », de ton eau, nous « marche[rons] ». Nous irons plus loin. Plus loin que nous. Mais sans jamais nous éloigner. Sans jamais être loin de toi. « [L]es mains jointes / sous l’eau / arc // tactile ». « [L]es mains dans le sable / l’obscurité ». Je ne me lasserai jamais de ton eau. Nous « entend[rons] le bruit des / vagues ». « Aspiration » : puis nous nous étonnerons. Nous serons dans « la douceur des souffles ». Nos souffles. « [R]echerche / du regard » : soudain. Plusieurs fois soudain. Nous tracerons « des cercles autour / des objets et des meubles sombres ». Nous aurons avec nous la « latitude », les « déclins oniriques », « le chemin de basse terre », les « limites ». Nous serons avec les « prémisse[s] », avec les « jointures ». Nous cheminerons, même immobiles, de concert avec les « ouvertures de l’éclat ». Nous cheminerons dans une douceur sauvage. Jamais nous n’oublierons. Nous respirerons, « le verbe à même la / peau » (ces poèmes que nous aimons et que je te chuchote, surprise au plus de la nuit : « inaccessible / blanc génère » ; « [l]a lecture se fait dans la proximité nocturne. »). « Accord ». – Et commence la nouvelle harmonie. À chaque instant où nous serons ensemble, nous partirons nous chercher ; se chercher, pour être toujours plus : plus près. Tu te souviens ? L’ouverture du paquet. « Les livres noircissent le sol – perte de / l’horizon ».

 Nous vivrons ce quintil de la Nuit obscure de Jean de la Croix, que je ne puis traduire : « En mi pecho florido / que entero para él solo se guardaba / allí quedó dormido, / y yo le regalaba / y el ventalle de cedros aire daba ». Accueillons avec affection le hasard, sans pas de côté, pour qu’il accueille nos rendez-vous en souriant.

 

 

 Ma main ne vit

que pour se poser sur toi,

dans une caresse

qui serait

un murmure du satin,

un aveu

du satin.

 

Donnons voix à l’imprévu. « L’imprévu que chaque minute nous apporte, l’instant suivant peut nous le soustraire ; mais l’instantanéité perpétuelle et inépuisable de l’occasion est une invitation à aller toujours plus loin, au delà de nous-mêmes, et à réinventer sans trêve une vérité qui se dérobe. » (Jankélévitch)

 

Souffrance. Oui,

pour les moments

loin

de l’un-l’autre.

Mais ce titre – magnifique –

de Jean Daive 

: Si nous n’étions

perdus

nous serions perdus.

 

Maintenant que ton corps se tient en retrait, – ton âme, elle, est toute là ; sans poids autre que celui des anges, elle obéit pourtant (par choix) à la pesanteur, pour être-rester partout où je suis –, maintenant que tout me semble vain alors que tout pourrait être merveille merveilleuse si tu t’échappais, avec/mon/aide(/ou/sans/mon/aide), de ton-retrait-de-moi sans quitter le retrait qui t’est cher, maintenant que je n’ai plus le goût (tous les goûts) des choses parce que ton corps se tient loin, si loin, ton corps seulement ton corps, se tient là-bas, est happé lorsqu’il fait jour artificiellement ou réellement, est happé par le moindre courant de lumière, comme une ombre sublime, et il fait tout le temps jour, partout**, il fait jour tout le temps et par tous les temps parce que j’ai la pensée de toi avec moi tout le temps (même quand je me tiens dans mon secret, au bout du monde), si j’étais physicienne je voudrais être précise à la façon des physiciens, je dirais la vérité mathématique : je ne dirais pas « tout le temps », je ne dirais pas : à chaque seconde, je dirais : à chaque temps de Planck (environ 10–43 seconde)..., maintenant que tu n’es pas présent, présent : lové tout contre moi, tout contre ma chaleur, tout contre ma tendresse (même quand nous ne nous touchons pas, ou pas vraiment car nos pensées toujours – toutes et chacune – se touchent***), maintenant tu t’interposes, malgré tout ça et qui est triste (tu le ferais plus si tu étais là, tu le ferais davantage) : tu t’interposes entre ma vue et le monde, entre mes mains et les bancs des églises, entre mes doigts et les pages des livres, entre mes lèvres et la chair des fruits rares, entre mon ouïe et les bruits, entre mon ouïe et la musique, quand musique il y a (parce que je le veux ou parce qu’on – dans l’audible du monde – le veut à ma place), entre l’espace de noir que mes paupières gardent sauf lorsque je ferme les yeux & mes songes. Tu t’interposes aussi avec tes parfums : je veux qu’ils soient la dominante sensuelle et expressive (une musique sans musique) de l’air que je respire et grâce auquel je peux vivre, c’est-à-dire m’adresser à Toi. D’une multitude de façons ou en silence (avec mes pensées). Éloquemment ou maladroitement. Distraitement ou sérieusement, – mais toujours avec la ferveur de ce qui trouve sa source au plus nu, au plus loin du cœur. Oui : tu es partout, et que tu sois l’Absent n’y change rien. Tu es partout : c’est une vérité de l’Univers et mon existence patiemment épelle les lettres de cette sentence ; les-lettres-les-unes-après-les-autres. « Absent, ta figure se dilate au point d’emplir l’univers. Tu passes à l’état fluide qui est celui des fantômes. » « Où me sauver ? Tu emplis le monde ». (Yourcenar, Feux)

 

Et je ne vis

que pour te

retrouver : je : (maintenant,

il faut que tu le saches) t’

attends, attendrai à

chaque instant de demain,

et d’hier et d’aujourd’hui je : mon

A.

 

Voici ce que disent les poèmes d’A.Ma ; voici, patiemment recomposé****, ce qu’est leur murmure de sens et de non-sens, de clarté et d’opacité, de vide et de plein, de chute et d’envol.

 

* Voir Anne-Marie Albiach, Cinq le Chœur, Œuvres 1966-2012, postface par Isabelle Garron, Flammarion, 2014, p. 561 (par exemple).

 

** … même lorsque je referme les volets, dans ma maison qui jouxte la mer, qui jouxte son recommencement inaltérable, qui jouxte son infini, dans mon petit appartement à Neuilly-sur-Seine aussi, et pas seulement, partout ailleurs où je me tiens & où il y a des volets & où les volets sont à portée de ma main...

 

*** … même quand tu n’es pas collé à moi – quand nous sommes ensemble – tu es lové dans ma chaleur et dans Notre Frisson : celui que nos lettres & nos petits mots (du.matin.du.soir.et.des.autres.instants.oui) conjuguent et celui – le même – qui est la voile de nos Corps-Ensemble & le vent dans cette voile...

 

**** Voir aussi Jean Daive, Anne-Marie Albiach, l’exact réel, Éric Pesty Éditeur, 2006 et Jean-Marie Gleize, Le théâtre du poème, vers Anne-Marie Albiach, Belin, collection L’Extrême contemporain, 1995.