Pléiade Henry James par Matthieu Gosztola

Les Parutions

29 janv.
2017

Pléiade Henry James par Matthieu Gosztola

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James écrit dans Un portrait de femme :

I shall not undertake to give an account of Isabel’s impressions of Rome, to analyse her feelings as she trod the ancient pavement of the Forum, or to number her pulsations as she crossed the threshold of St. Peter’s. It is enough to say that her perception of the endless interest of the place was such as might have been expected in a young woman of her intelligence and culture. She had always been fond of history, and here was history in the stones of the street and the atoms of the sunshine. She had an imagination that kindled at the mention of great deeds, and wherever she turned some great deed had been acted. These things excited her, but she was quietly excited. […] […] [S]he was very happy; she would even have been willing to believe that these were to be on the whole the happiest hours of her life. The sense of the mighty human past was heavy upon her, but it was interfused in the strangest, suddenest, most capricious way, with the fresh, cool breath of the future. Her feelings were so mingled that she scarcely knew whither any of them would lead her, and she went about in a kind of repressed ecstasy of contemplation […] The herd of reechoing tourists had departed, and most of the solemn places had relapsed into solemnity. The sky was a blaze of blue, and the plash of the fountains, in their mossy niches, had lost its chill and doubled its music. On the corners of the warm, bright streets one stumbled upon bundles of flowers. […] The sun had begun to sink, the air was filled with a golden haze, and the long shadows of broken column and formless pedestal were thrown across the field of ruin.

 

Passage que l’équipe de ce volume de la Pléiade traduit ainsi :

Je n’entreprendrai pas de rapporter les impressions d’Isabel à Rome, d’analyser ses sentiments tandis qu’elle foulait l’antique dallage du Forum, ni de compter les battements de son cœur lorsqu’elle franchissait le seuil de Saint-Pierre. Il me suffira de dire que sa perception de l’intérêt inépuisable du lieu fut celle que l’on pouvait attendre d’une jeune femme de son intelligence et de sa culture. Elle avait toujours aimé l’histoire, et voilà qu’ici, l’histoire était présente dans les pavés des rues et les atomes de la lumière. Par nature, son imagination s’enflammait à toute évocation d’un exploit, et ici, où qu’elle se tournât, quelque exploit avait été accompli. Tout cela l’excitait, mais d’une excitation silencieuse. [...] [E]lle se trouvait très heureuse, et se sentait même toute prête à penser que ces heures étaient les plus belles qu’elle dût jamais connaître. Le sentiment de l’imposant passé humain pesait sur elle, mais il s’entremêlait, de la façon la plus étrange, la plus soudaine et la plus capricieuse, au souffle frais et neuf de l’avenir. Tous ses sentiments s’enchevêtraient de telle manière qu’elle n’eût guère su dire où la mènerait tel ou tel d’entre eux, et elle allait çà et là, dans une sorte d’extase contemplative retenue […]. Le troupeau sonore des touristes s’en était allé, laissant la plupart des lieux solennels retourner à leur solennité. Le ciel était un flamboiement d’azur, et le clapotis des fontaines, dans leurs niches moussues, avait perdu en froideur et redoublé de musicalité. Au coin des rues chaudes et lumineuses, on se heurtait à des bottes de fleurs. […] Le soleil avait commencé à décliner, l’air se chargeait d’une brume dorée, et les ombres des colonnes brisées et des socles informes s’allongeaient en travers du champ de ruines.

 

Pour comprendre immédiatement en quoi est une éclatante réussite cette traduction que nous offrent aujourd’hui les éditions Gallimard – superbe parce qu’elle ne fait jamais mentir la légèreté dans ses arabesques précisément, justement rythmées –, il nous faut la confronter aux deux autres traductions existantes, publiées, du roman en français.

 

Je n’entreprendrai pas de rapporter tout au long la façon dont notre jeune héroïne répondit à l’appel profond de Rome, d’analyser ses sentiments lorsqu’elle foula les dalles du Forum, ou de compter les pulsations de son cœur quand elle franchit le seuil de Saint-Pierre. Contentons-nous de dire que son impression fut celle que l’on pouvait attendre d’une personne aussi fraîche et aussi ardente qu’elle. Elle avait toujours eu du goût pour l’histoire, et trouvait ici de l’histoire vivante sur chaque pavé des rues et dans chaque atome de lumière. Son imagination s’était toujours enflammée à la mention de grandes actions, et chacun des lieux qu’elle regardait avait été témoin d’exploits immortels. Tous ces souvenirs la touchaient au fond de l’être. […] Elle se trouvait elle-même très heureuse, et eût volontiers tenu ces jours-là pour les plus heureux qu’elle dût jamais connaître. L’angoisse du lourd passé pesait sur elle, mais le souvenir de faits tout récents lui prêtait des ailes pour battre le ciel. Ses sentiments étaient si contradictoires qu’elle n’eût su dire où la mènerait chacun d’eux, et elle allait, toute à la joie contenue de sa contemplation […] Le troupeau des touristes bavards s’était retiré, et la plupart des lieux célèbres étaient retombés à leur solennité. Le ciel était un flamboiement d’azur, et les fontaines jaillissantes dans leurs niches moussues avaient perdu leur frisson et redoublaient d’harmonie. Au coin des rues lumineuses et chaudes, on tombait sur des bouquets de fleurs. […] Le soleil commençait à décliner, l’air s’embrumait d’or, et les ombres de fûts brisés ou de vagues piédestals [sic] s’allongeaient sur le champ des ruines. (Traduction de Philippe Neel.)

 

Je n’essaierai pas de relater dans sa plénitude la réponse de notre héroïne à l’appel profond de Rome, d’analyser ses sentiments lorsqu’elle foula les dalles du Forum ou de compter les battements de son cœur quand elle franchit le seuil de Saint-Pierre. Il suffit de dire que ses impressions furent celles que l’on pouvait attendre d’une jeune personne si fraîche et si ardente. Elle avait toujours aimé l’histoire, et l’histoire ici imprégnait les pavés des rues et les atomes de lumière. Son imagination s’embrasait à la mention des exploits ; où qu’elle posât les yeux, une prouesse s’y était déroulée. Ces grandes actions la touchaient, mais au plus intime d’elle-même. […] Elle-même s’estimait très heureuse ; elle aurait volontiers considéré ces heures comme les plus heureuses qu’elle connaîtrait jamais. La perception du terrible passé de l’humanité pesait lourdement sur elle, mais, subitement, celle d’un présent très immédiat donnait à la première des ailes afin qu’elle pût flotter dans l’azur. La conscience d’Isabel était si partagée qu’elle distinguait difficilement où la conduiraient ses différentes composantes et elle se livrait au bonheur contenu de la contemplation […]. La horde retentissante des touristes s’était retirée de la plupart des lieux grandioses, retombés dans leur solennité. Le ciel était un flamboiement d’azur et le clapotis des fontaines dans leurs niches moussues avait perdu en fraîcheur et gagné en musicalité. Au coin des rues chaudes et lumineuses, on trébuchait sur des bottes de fleurs. […] Le soleil avait entamé son déclin, l’air se voilait d’or et les ombres des colonnes brisées et des socles imprécis s’allongeaient sur le champ des ruines. (Traduction de Claude Bonnafont.)

 

En matière de traductologie, les difficultés récurrentes quant au passage que nous avons choisi semblent être le choix de l’agentivité et son rendu : le mode (voix passive, active) ou le choix du sujet actif (l’objet, l’atmosphère, Isabel).

Et s’il faut s’arrêter, quelque peu, sur un point, c’est bien sur la question de l’agentivité d’Isabel. Dans les phrases qui concernent la protagoniste, ce sont surtout les sentiments, les sensations, qui prennent la main, et sont le plus chargés en agentivité (ils sont plus souvent sujets que le nom Isabel lui-même) : « These things excited her », « The sense of the mighty human past was heavy upon her »… Après tout, le texte met ce personnage à distance ; un narrateur omniscient qui observe à la troisième personne une femme qui découvre ses sensations, ça introduit une médiation et donc un recul. Isabel devient un objet d’étude (« such as might have been expected in a young woman »*) et, ? plus qu’un sujet composant, actant ?, un témoin assistant à l’éclosion de ses sentiments, sans prise sur eux : « [h]er feelings were so mingled that she scarcely knew »* ; elle les observe et ne sait que faire. Elle-même semble poser un voile opaque sur ses enthousiasmes divers pour mieux considérer ce qu’elle ressent, et qui prend la forme d’une indéfinissable, atonale, fervente quoique discrète polyphonie, comme en témoigne la présence des deux oxymores : « was quietly excited » et « repressed ecstasy ». Aussi peut-on, à la lumière de ce qui vient d’être dit, mieux comprendre le choix étrange, conjoint, des traducteurs pour « [s]he was very happy » : « elle se trouvait/s’estimait très heureuse ». 

 

 

 

 

 

* Nous soulignons.