Matraque Chantilly de Marius Loris par François Huglo

Les Parutions

01 févr.
2017

Matraque Chantilly de Marius Loris par François Huglo

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Que reste-t-il des « Nuits debout » ? Par exemple ce livre, « journal STOP » du 15 mars au 23 juin 2016. Dès le début, « Tolbiac la rouge et les trois viandes », un programme est tracé : « flots d’avenirs qui vont pourrir dans un coin de cave STOP toute jeunesse pleine de vie sera rattrapée par ses obligations sociales ». À la fin, il semble confirmé : « Les rêves et les idées meurent comme les hommes et les espérances peuvent elles aussi mourir malgré tout ce qu’on se répète en boucle STOP Et cette pensée est bien la plus terrifiante de la journée STOP ». Que s’est-il passé entre les deux ? Y a-t-il une vie des idées, des espérances, des rêves, avant leur mort ?

 

« La question politique ne [fait] qu’une avec la question de la langue, de la manière dont s’écrit la politique », écrivait Nathalie Quintane. Marius Loris en est conscient : « Toujours la même mascarade des slogans et des bons mots du discours pré-tapé et des applaudissements en fanfare soviétique ». Scandée par des STOP comme par le clap précédant des prises de vue, la langue de Marius Loris qui veut « écrire des choses sèches et mal dégrossies » oppose son rythme cardiaque aux « babillages stériles de littérature qui parle d’elle-même se scrute le nombril », au « concours Haribo de la poésie », et à la « farce atroce de la démocratie de couloir et d’assemblée ». Si « tous les romanciers sont des menteurs », si « faire de la politique est toujours = mentir = se mentir », s’ « il n’y a que des mauvais choix en politique » où « tout conspire pour créer des chefs », si « finalement toute cette clownerie de la production de discours, des colloques, des notes, des dissertations, des palabres, des conversations de café ou de travail, des emails importants, des forums de discussion, des réseaux sociaux, des admonestations, tout repose sur le langage prostitué du pouvoir et de l’argent », si « la plane régularité des mots, des émotions exprimées, la palette réduite des sens qu’impose le langage du publicitaire, du professeur, du flic, du journaliste, du savant en chaire, du militant professionnel asphyxie tout, enferme, réduit la puissance des mots donc de l’être », comment sortir de ce qui ne peut plus durer (d’où le « STOP ») ?

 

L’espoir s’élève et retombe en mille voix « qui disent la misère, l’enfermement, la violence du social, la joie des luttes, la haine de la police », alors que d’autres proposent une rencontre avec les syndicats de flics pour faire alliance. Tout cela dans une « ambiance de foire, kermesse rêve party et carnaval bruyant au milieu d’assemblées la bouche en cœur ». Est-ce « la révolution, la sédition généralisée contre le capital » ? La révolution comme jouissance fantasmée : « ça y est elle est là, elle vient oh oui oh oui » ? Quand « un concessionnaire jaguar vole en mille morceaux », c’est une « révolution iconoclaste » qui « est en marche ». Brûler des images, c’est encore faire image, repeindre « les murs d’une ville ; "50 nuances de bris" "en cendres tout devient possible" l’iconoclasme se drape de mots (n’est-ce pas pour en dire aussi les limites physiques que les murs livides de cet affreux boulevard des Invalides sont déniaisés ? ». Si « la Révolution sociale » ne peut se faire « avec des serpentins comme pendant le carnaval », faut-il acheter, emprunter, ou voler des flingues ? Loris pense plutôt à des noix de cajou : la « pensée des compagnons du siècle dernier pensée de fer et de feu, pensée indignée dans le corps » est une « pensée faible de vouloir décréter la violence à partir de soi ». S’il dénonce un mensonge social généralisé, il n’en refuse pas moins la violence autoritaire de ceux qui prétendent détenir la vérité : « défaitiste, traître, déviationniste, les réseaux sociaux s’enflamment si on ne suit pas la pensée droite ».

 

Loris demande comment « après serait mieux si on ne règle pas le maintenant ». STOP à l’attente où « il n’y a que la déception », STOP « à l’espérance, à la foi ». Il n’y aurait que « la terrible vacuité du temps perdu », des sacrifices pour rien. « N’espérer que vivre, se contenter de soi et de quelques autres serait déjà une belle victoire prise sur ce qui nous assaille, nous démolit ». No future ? « Même les devenirs sont pourris, il n’y a que l’être là, maintenant tout de suite ». Alors, tant pis, tant mieux si, place de la République, « il y a quelque chose de désorganisé et de foireux et de complètement inutile et c’est beau ».

 

Pas d’avenir, mais « les fantômes borgnes de l’Histoire ». Loris reconnaît qu’il est « injuste » quand il voit en chaque vieillard allemand « un nazi croupissant », dans chaque grand-père de chez nous un tortionnaire et un violeur de l’Algérie française. Et pourtant, « il n’y aura jamais d’apaisement avec l’Histoire de France ». Loris partage « la mémoire douloureuse » de ceux qui travaillent jusqu’à 22 h en attendant le barbecue de la fin du Ramadan. Les violences policières du 17 mars, « matraque qui jouit dans tous les sens STOP jeunesses qui déboulent le boulevard Voltaire », éveillent le « triste souvenir le 8 février 1962 des communistes morts étouffés matraqués dans leur mare ». Une rangée d’hommes en noir, avenue de Breteuil, semble défendre « l’héritage de Napoléon, des Bigeard de l’Algérie, des généraux de la Terreur blanche (voir 1821) revanchards des Révolutions qui massacrèrent le peuple de Paris », pour se défendre eux-mêmes « de ce danger vénéneux de l’espèce, de cette attirante luxure de la désobéissance et de la liberté ». Se superposent les «différents épisodes de la guerre civile » : la Terreur, les journées de juin 48, la semaine sanglante, « la grève insurrectionnelle de 1947 et les coloniaux de Massu qui tirent sur les mineurs », la « mort de Rémi Fraisse à Sivens ». La Révolution ne serait-elle qu’éternel retour (de matraque) ? « Travailler à l’approfondissement de l’amitié (…) paraît être la seule tâche révolutionnaire du moment, conserver, creuser l’amitié, l’amour qu’on a pour ses proches (…) Seule voie de l’égalité ». Quitte « à vivre en tribus, à revenir aux tipis ». Ce serait devenir « véritablement sujet collectif sans détruire l’individu ». Marius Loris rejoint ici Saint-Just qu’il citait en exergue : « Chacun combat pour ce qu’il aime : voilà ce qui s’appelle parler de bonne foi. Combattre pour tous n’est que la conséquence ».