Gabriel René Franjou - 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb par Johan Grzelczyk

Les Parutions

23 oct.
2026

Gabriel René Franjou - 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb par Johan Grzelczyk

Gabriel René Franjou - 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb

 

 

« 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb », le premier livre de Gabriel René Franjou vient de paraître dans la collection « basses résolutions » des éditions Lanskine. Il se présente sous la forme d’un flux continu dans lequel les propos, les images, les sensations se succèdent à un rythme soutenu, sans réelle interruption mais avec quelques parenthèses cependant. Quelques pauses qui invitent le lecteur à prendre un instant le temps de la nécessaire mise à distance avec ce qui vient d’être lu. Dans la première partie du livre (intitulée « dedans (dehors) »), ces pauses apparaissent comme de ponctuelles considérations alignées sur la marge de droite, entre punchlines et aphorismes : « ouais le monde c’est vraiment une très / bonne idée j’aimerais tant que ce soit / vrai » (p. 15). Dans « dehors (dedans) », la seconde partie du livre, ce sont quelques poèmes courts remplis d’espaces vacants comme des trous d’air dont il faut savoir profiter pour respirer, pour se projeter aussi.

 

Car avant tout et par-dessus tout, « 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb » est un torrent, une logorrhée. Un flux de données sans autre lien entre elles que la subjectivité qui les conçoit (autant qu’elle les perçoit, les reçoit de l’extérieur) au gré de ses expériences, au fil de son existence. Un flux d’images faisant se rencontrer, se télescoper des réalités qui n’ont rien à voir entre elles : faits de société, données scientifiques, considérations générales, faux dictons rafistolés, éléments de monologue autocentrés…

 

Cette totale hétérogénéité du texte (et de ses possibles sources) se manifeste à la fois à travers la disparité des images qui s’y bousculent comme par leur mode de succession, succession à laquelle ni la ponctuation ni même la versification ne tentent d’insuffler un ordre autre que celui du seul rythme effréné d’une conscience en roue libre :

 

[…] je pense que rien n’a de sens la

boucle est un vide plus vrai que nature et

voici le top dix des poissons les plus faciles à

nourrir et ceux qui fabriquent les pesticides fabriquent

aussi les médocs alors comment on fait pour guérir et le chat

dévore le guacamole il adore ça mais

le guacamole est en fait un gâteau le psychiatre dit que la

réalité ne peut pas te faire de mal car la réalité n’existe pas et

le démon sous l’accélérateur de particules en Suisse

on en parle ou pas et

[…]

 

Tout y passe ou presque, tout est traité et retranscrit sans tri apparent (« il faut dire les choses surtout / si c’est pas rationnel », p. 66) : tout est données de conscience et toutes se valent. Du reste, toutes brillent par leur singularité. Le soliloque du « narrateur » (les guillemets s’imposent même si, nous allons y revenir, narration et même fiction il y a) s’écoule sans donner l’impression qu’il puisse souffrir d’une quelconque baisse de régime et encore moins s’essouffler. Le texte défile sous nos yeux comme des Reels s’enchaînant librement sur l’écran d’un smartphone laissé sans contrôle. Les images succèdent les unes aux autres sans transition ni fil directeur et finissent ainsi par brouiller la perception que l’on peut avoir de chacune d’entre elles comme de l’ensemble qu’elles forment à leur corps défendant. Notre capacité à les distinguer entre elles s’altère au fur et à mesure qu’on les arpente et cela malgré leur esthétique et leur contenu différents, voire contradictoires. Toutes ne forment qu’un tout, une subjectivité riche de ses composantes, guère plus cohérente et univoque – mais tout aussi passionnante et déroutante - que la succession des évènements qui composent une journée que l’on considérera pourtant, contre toute évidence, comme ordinaire

 

[…] allez next –

le retour la revanche des particules

redondantes elles s’agglutinent dans

le nuage en lucioles surchargées avant

qu’advienne le déluge – et puis

zut je n’ai rien pour me protéger

c’est fou

qu’on soit à la merci de la météo et

des choses de l’univers c’est pas

facile tous les jours et

[…]

 

Rien, pas même le prétexte narratif du texte qui nous est présenté de manière détournée comme n’étant pas directement le flux de conscience du « narrateur » mais bien le relevé de celui-ci opéré par un étonnant agent du FBI chargé de le surveiller, ne vient enrayer ou atténuer l’effet de tumulte ainsi provoqué. De ce point de vue, la référence explicite au harsh noise (style musical extrême et bruitiste) de Merzbow qui apparaît dans le portrait de cet agent est des plus pertinentes : c’est le bruit du monde qui nous est ici donné à entendre. Un bruit dense, intense, qui distord les sensations et fait perdre les repères. C’est aussi peut-être le « bruit cathartique » (p. 47) qui libère un temps l’auteur de ce qu’il perçoit, de ce qu’il (d)écrit, du chaos du monde qu’il retranscrit.

 

Bruit et tension donc. Pour autant, derrière la succession des états du monde au travers l’enchaînement des états d’âme d’une subjectivité qui l’éprouve (« la vérité nous vient des sentiments pas des faits », p. 39), ne sourd pas moins une méditation sur l’histoire des civilisations : leur naissance, leur déclin, leur succession. En témoignent notamment une curieuse disgression sur la « Grande Tartarie » (« l’histoire n’est pas à échelle humaine / tous ces processus n’ont rien à faire avec les humains », p. 27) ainsi qu’un non moins étonnant détour par l’épopée de Gilgamesh (pp. 48-49). Tout se passe comme si, à travers les données traversant la conscience du « narrateur », aparaissait le monde tel qu’il était encore il y a peu et qui n’est déjà plus tout à fait, même s’il semble encore persister pour quelques-uns.  Un monde d’ores et déjà révolu ainsi que celui qui s’apprête à advenir, qui se construit au présent et dont on ignore encore s’il sera réellement synonyme d’avenir.

 

Proposant une expérience esthétique singulière et jouissive pour qui aime se perdre dans la volupté du larsen, dans le plaisir du chaos, « 1 kilo de plumes, 1 kilo de plomb » n’hésite pas par ailleurs à aborder quelques autres grandes thématiques philosophiques : l’identité dans la multiplicité, le réel contre la réalité dite « objective », la remise en cause de la véracité des faits.

Si Gabriel René Franjou soulève ainsi plus de questions qu’il ne tente d’apporter de réponses, c’est à n’en pas douter que, comme il se plaît à l’affirmer, « les questions c’est pour réveiller les âmes » (p. 89). De fait, son livre est un réveil aussi brutal que jubilatoire.

 

 

 

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