Sam Riviere - Pâle copie par Johan Grzelczyk
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Les éditions Lanskine inaugurent en cette rentrée une nouvelle collection baptisée « basses résolutions » spécifiquement consacrée aux écritures contemporaines interrogeant les effets d’Internet sur nos modes d’écriture comme sur la construction des identités.
L’un des trois premiers volumes de cette collection offre à lui seul un bon aperçu de ce à quoi la perméabilité de l’écriture au monde du web peut conduire en matière de conception même de la poésie et des formes nouvelles que celle-ci peut être amenée à adopter à son contact. « Pâle copie » de Sam Riviere réunit en effet des extraits de trois ouvrages de l’auteur anglais (ici sélectionnés, traduits, présentés et postfacés par Jules Leroy, par ailleurs directeur de la collection) expérimentant, chacun selon des protocoles différents, des formes d’écriture directement issues de ce que le web propose en matière de contenu textuel.
Dans « 81 austérités », l’auteur s’inspire de la langue des réseaux sociaux, des e-mails et autres textos pour dresser le portrait, à la fois drôle et sensible, de l’époque en même temps que de l’auteur en jeune homme connecté :
c’est moi mangeant non pas 1 ni 2 mais 3 pancakes
c’est moi having Breakfast in America à paris
avec mes associés un peu louches
[…] c’est moi me connectant à mes mails
Il y est question de célébrités, de musique pop, des images (de tout, de rien, de soi) qui circulent en ligne, ou encore de personnages plus ou moins réels au nombre desquels cet étudiant qui « se la raconte pour un poème qu’il aurait écrit / dans son module de poésie sur un homme qui recouvre / toutes les choses de post-it ce qu’apparemment son / tuteur a trouvé refreshing […] ». Bref, il y est question « de l’absence de consistance du sens dans le monde », non pour s’en alarmer et encore moins pour adopter une posture surplombante de condamnation, mais uniquement parce que c’est là une évidence.
Tout autant qu’à travers les thèmes qui y sont abordés, c’est par leur écriture même que ces « 81 austérités » traduisent l’époque et les types de communication qui lui sont devenus consubstantiels : la syntaxe est libérée de certaines de ses règles aujourd’hui perçues comme superflues, certaines phrases ne débutent ou ne se concluent jamais (comme si elles avaient été extraites sans ménagement d’un fil de discussion), les vers sont scindés de manière visiblement arbitraire et le vocabulaire employé, tout à fait relâché et riche en termes issus de la pop culture, se condense à l’occasion sous la forme d’abréviations. Il en découle une poésie souvent drôle, à la fois vivante et rythmée.
La tonalité générale du « Mariage de Kim Kardashian », deuxième recueil dont « Pâle copie » nous propose de larges extraits, est tout aussi légère bien que l’écriture s’y fasse plus expérimentale. Là où Sam Riviere se contentait dans « 81 austérités » d’écrire « à la manière de », c’est-à-dire en s’inspirant librement des contenus textuels présents sur Internet, il adopte ici un dispositif d’écriture fondé sur l’emprunt (de résultats de requêtes soumises à des moteurs de recherche, notamment), l’échantillonnage et le collage. Les poèmes y perdent en verve ce qu’ils y gagnent en adéquation formelle avec leur sujet, les vers se télescopant de manière abrupte comme des extraits de pages web saisis au rythme d’un scroll compulsif :
Initiative d’impact intégral
conforme aux spécificités techniques.
Édition spéciale 2.0 disponible sur le web.
Mais c’est un faux ?
Je monte un groupe
sur les réactions négatives des fans
à Novembre
Plus de la moitié sont des femmes entre 25 et 44 ans.
Sam Riviere s’inscrit ici de fait dans la continuité d’un Duchamp ou d’un Gysin. Avec ce protocole d’écriture alliant l’appropriation de contenus issus du web au cut-up, c’est bien évidemment le statut même de l’œuvre et de son auteur qui se trouve ainsi interrogé.
Si, entre « poésie ready-made » (nous empruntons l’expression à Gaëlle Théval, Poésies ready-made) et uncreative writing (voir Kenneth Goldsmith, L’écrire sans écriture), « Le mariage de Kim Kardashian » questionne l’auctorialité de par sa forme seule, « Post-célébrité » (le troisième ouvrage de Sam Riviere présenté dans cette édition) redouble cette interrogation en se présentant comme un ensemble de textes dont certains seraient des traductions d’épigrammes latines de Martial, poète du Ier siècle après J.-C., précisément connu pour être à l’origine de l’acception moderne du terme « plagiat ».
L’ironie de la démarche n’échappera à personne. Il convient toutefois de souligner qu’ici les textes sources n’ont pas tout à fait le même statut d’emprunt que dans « Le mariage de Kim Kardashian » et cela pour trois raisons au moins. D’abord parce qu’ils découlent de traductions tronquées du latin en anglais proposées par des logiciels de traduction automatique et non du texte original. Ensuite parce que ces traductions ne constituent à l’évidence qu’une petite partie de ce qui nous est donné à lire par Sam Riviere qui se contente ici de les utiliser comme points de départ pour échafauder ses propres poèmes, lesquels n’ont à l’évidence plus grand-chose à voir avec les originaux. Enfin parce que les poèmes issus des traductions fautives des épigrammes de Martial ne constituent eux-mêmes qu’une partie seulement du contenu textuel de « Post-célébrité » dont l’autre réunit des textes en prose dont le statut est bien différent puisque prenant la forme de libres considérations de l’auteur sur différents thèmes que sont le milieu de l’art et ses galeries, le droit d’auteur et le plagiat ou encore les rapports du créateur à l’argent.
Chacun des trois ouvrages de Sam Riviere réunis dans « Pâle copie » participe ainsi de manière différente d’une forme d’appropriation du réel et de son texte (plus singulièrement de son texte « en ligne »), texte qui se trouve selon les cas plagié, déplacé, déformé, dégradé, décontextualisé, complété et donc toujours plus ou moins reformulé. Venant nous rappeler que le post-modernisme n’est pas nécessairement un nihilisme, cette reformulation vaut à n’en pas douter comme tentative de remaniement du réel lui-même ou pour le moins comme participation active de l’auteur à celui-ci. Il n’est d’ailleurs pas interdit de considérer qu’en traitant les écrits comme un matériau qu’il est possible de s’approprier et de transformer et en choisissant par ailleurs de présenter le fruit de ce travail de remodelage du flux textuel de l’Internet sous la forme de poèmes édités en volume papier, Sam Rivière leur confére de la sorte une matérialité et conséquemment un poids qui fait défaut aux contenus numériques dont l’une des principales caractéristiques est précisément leur volatilité.