James Sacré - Compagnie de l’animal poème (II) par Tristan Hordé
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Les animaux sont présents dans l’œuvre de James Sacré, y compris dans quelques titres depuis Un oiseau dessiné, sans titre. Et des mots (1988) ou Le renard est un mot qui ruse (1994) jusqu’à Le plus petit âne à Oujda (2013), et même dans un titre générique comme Des animaux plus ou moins familiers (1993), recueil repris dans ce volume, et Des animaux sont avec toi, depuis toujours (2023) ; d’autres poèmes avec au centre un animal (lièvre, lapin, chèvre) ont été ajoutés, tirés de revues publiées en 1973 et 2003. James Sacré a grandi dans une ferme au contact quotidien des animaux et c’est de cette époque qu’est venue cette image de l’« animal poème ». Parallèlement au retour de l’enfance est apparue très tôt dans les poèmes une réflexion sur leur écriture, les textes retenus ici étant, sous une forme un peu différente, des chroniques données entre 2017 et 2023. La relation entre "animal" et "écriture" renvoie évidemment à la question du rapport entre le mot et la chose quand on lit « Dans ce poème, un goret grogne » ; plus largement, les « poèmes restituent-ils quelque chose de la mort et du silence » de la ferme abandonnée ? Ou ne sont-ils que des arrangements de mots — des « machines », des « visages » de mots ? L’alternance de poèmes et de proses autour de la question "qu’est-ce qu’un poème ?", si souvent répétée au cours du temps, ne reçoit pas vraiment de réponse — mais en fallait-il une ?
James Sacré affirme régulièrement du poème qu’il est une forme, qu’il a à faire avec la grammaire, la ponctuation, les liaisons acceptables ou à bannir, que l’on peut y reconnaître une musique à la lecture à voix haute, etc. À côté des nombreux développements sur ces points, il propose plusieurs fois deux versions d’un poème : seule la disposition de quelques mots est modifiée dans les vers et c’est chaque fois un autre poème qui est alors écrit. Jeu formel qui peut évoquer la sextine d’Arnaut Daniel, sauf que James Sacré ne déplace une partie d’un poème qu’une seule fois. Comment se fait la plupart des accords entre les mots quand l’écriture d’un poème commence : « sans toujours qu’on le cherche », sans doute dans une étrange mémoire avec les milliers de vers et phrases lus. Ce qui importe aussi pour lui dans les transformations, dans la reprise des phrases, dans le travail du brouillon (ce qu’il désigne par « la boulange »), c’est de ne pas seulement donner à lire une forme qui serait accomplie, avec un rythme reconnaissable, mais aussi de faire apparaître quelque chose du réel :
Je regarde encore dans l’agencement grammatical de la phrase que je chantourne si ne paraîtrait pas où cèderait la syntaxe un peu d’herbe (mais ce n’est rien sauf, très vaguement, la couleur du mot vert plus un peu de plaisir résiduel.)
Le poème est aussi récit, d’une forme particulière certainement, même si dans un récit en prose les mots peuvent aussi "rimer". Dans Le goret, des jours de l’enfance sont rapportés, aussi bien ce qu’étaient les travaux quotidiens — les vaches à surveiller, les brouettes d’herbe à couper —, que la découverte de la sexualité — le sexe du père, celui de l’enfant — et la solitude, l’idée de la mort. Récit écrit longtemps après avec les défaillances et les manques de la mémoire, exemplaire peut-être parce qu’il insiste sur ce qui demeure pour tous un mystère, « Ça pue, c’est vrai, les gorets, mais nos poèmes seront-ils même ce peu de crotte sèche qui dans la ferme abandonnée témoigne, sans plus, de la mort et du silence ? ».
Il n’y a, au fond, rien que de très banal dans ce récit ; jusque dans les années 1980 on tuait encore le cochon dans bien des fermes pour les provisions de l’hiver et très longtemps les enfants avaient leur part de travaux au retour de l’école ; pour la sexualité, elle s’apprenait au fil des jours, souvent par l’observation des animaux. Quant à la mort et au silence, éprouvés plus ou moins clairement dans l’enfance ils ne sont dits que longtemps après.
La reprise dans un autre ensemble, trente ans après sa publication, d’un long poème autour de la mort éclaire en partie sur ce qu’est l’écriture pour James Sacré. Elle naît toujours d’un désir de se perdre dans les mots, de prendre du plaisir à se demander encore si un sens viendra une fois le poème achevé — « sens impossible / Écrire fleur bleue se fane aussitôt ». Alors ? Il s’agit peut-être en premier lieu dans les poèmes de restituer ce qu’il ressent dans la vie quotidienne ; on pense à son attention aux travaux des champs, toujours à refaire « sans réponse à rien » (dans Qu’est-ce que le poème attend), à son souci de décrire l’intérieur des maisons marocaines ou les modestes restaurants qu’il fréquente, à sa manière aiguë de regarder les paysages ou les tableaux ; on pense aussi à son écoute de tous ceux qu’il rencontre, à ce qu’ils « cherchent à se dire, à être (entre eux ou chacun dans sa solitude) ». Cependant, en même temps, l’écriture qui s’attache à dire ce qu’est le monde, est liée à un imaginaire : « le leurre d’une existence plus intense », alors qu’elle « ne fait que montrer sa propre énigme en construisant sa propre énigme », chaque livre tourne toujours à sa manière « autour de l’énigme de ce que c’est vivre et mourir ».
C’est la vie dans la ferme, donc avec les animaux, qui a suscité le rapprochement des mots habituellement éloignés, « Animal » et « poème » ; on peut penser que l’animal apparaît aussi mystérieux et inconnaissable que le poème, énigme pour toujours puisque sans possibilité de langue pour l’écouter — prononcer le mot "lièvre" donne l’idée de bondir mais ne renvoie qu’à la perception du poète. L’énigme du poème dite deux fois ? celle de la vie qui passe et « l’entreprise d’écriture n’aura peut-être été que la mise à jour d’un style, un visage montré qui garde au fond de son vieillissement un vague sourire d’enfance ».