Mary Oliver - Amérique primitive par Christian Travaux

Les Parutions

3 août
2026

Mary Oliver - Amérique primitive par Christian Travaux

Mary Oliver - Amérique primitive




 

la seule façon
d’attirer le bonheur dans ton esprit c’est de l’accueillir
 

d’abord dans le corps, comme de petites
prunes sauvages

(p. 112)

 

            Remplissons nos yeux de nature. Soyons, pour un temps, animal, plante, rocher, immobiles comme les arbres, qui parlent entre eux, communiquent par leurs racines et par leurs feuilles, ou mobiles extrêmement comme les oiseaux, comme les poissons, comme les orages. Alors, nos repères changeront pour de plus vrais, pour de plus justes. Pas de beauté, ou de laideur, ou de morale, dans la nature. Pas de hiérarchie inutile, avec au sommet l’être humain. Juste ce qui est, ce qui advient, ce qui naît, qui meurt, et qui reste, et qui résiste. Et, surtout, rien que le réel, le réel simple, le plus nu, au plus près de son évidence et de sa force d’exister, de vouloir se perpétuer. Ainsi fait Mary Oliver, dans Amérique primitive, livre paru en 1983, et seulement traduit aujourd’hui en français. La poétesse américaine y évoque son Ohio natal, la nature qu’elle côtoie journellement, comme les mythes, les légendes, les histoires, de là où elle vit. Mais, plus que se dire, elle s’efface, et se fait arbre parmi les arbres, poisson avec les poissons qu’elle mange, oiseau qu’elle contemple. Et, ce faisant, elle renouvelle notre façon d’être au monde, et de vivre sur cette terre, les pieds plantés sur la planète et les yeux levés vers le ciel.

            Un mince livre d’à peine 100 pages, de 50 poèmes seulement. Cela suffit, à la poétesse américaine, pour dire le monde, notre rapport au monde, et notre place dans la nature, ou, plutôt, pour la décentrer. Car ce que veut Mary Oliver, c’est d’abord que l’on retrouve une place dans la nature, qui ne soit pas celle de l’humain, de l’être humain, prétendument supérieur à toutes les créatures. Et, dès lors, se mettre à hauteur de plantes, à hauteur d’animal, au milieu d’eux, et non plus au-dessus d’eux. Il faut, donc, réapprendre à voir, d’abord, « prêt[er] attention », comme elle le dit (p. 43), à ce qui est, à ce qui vit, être « prêt / à [toujours] se lever et à regarder » (p. 70). Et ne rien faire d’autre que cela. Surtout, ne « penser // à rien » (p. 21), sinon à ce que l’on voit, à ce que l’on sent : la tendresse du soleil sur le corps (p. 90), le vent qui siffle dans la tête (p. 94), le nid de moineaux devant lequel il nous faudra s’agenouiller (p. 48). Être corps, et corps seulement, plante avec les plantes, animal près des animaux, comme quand elle demande à une vache, qui donne naissance à un veau, de lui faire une petite place auprès d’elle (p. 51). C’est, donc, cela retrouver place, pour Mary Oliver ; passer la journée dans les branches (p. 21), partager l’abri d’un tronc creux (p. 44), scruter, comme un animal peut le faire, les nuages qui passent (p. 58). C’est-à-dire, comme elle l’écrit :

« revivre toute ma vie, recommencer,

 

être complètement

sauvage. » (p.88)

Et, ce faisant, redevenir animal soi-même, l’animal qu’on a été, aux temps anciens, et dont l’humanité nous a écarté irrévocablement. C’est pourquoi Mary Oliver, dans une scène saisissante, s’imagine être le poisson qu’elle mange : « je suis le poisson, le poisson / scintille en moi », écrit-elle (p. 79). Et, plus encore : « maintenant la mer / est en moi » (id.). C’est aussi pourquoi elle dit, dans une confusion des règnes étonnante, sentir toutes « les branches de ton corps » (p. 115), sentir une « chaude rivière » en soi (p. 52), voir un frère dans le chèvrefeuille (p. 74), avoir le corps couvert d’écailles (p. 95), et même regretter les parties perdues de notre corps, en étant humain : nageoires, branchies (id.).

            De fait, tout est bon, tout est juste, pour ne plus se sentir humain, ou, plus exactement, se sentir encore plus humain, plus profondément humain que jamais, car en accord avec son corps, avec ce qu’on est, ce qui est, ce qui vit et ce qui existe à l’amble, avec nous, près de nous, sur cette même terre, dans ce même air, que nous tous nous partageons, plantes, humains, animaux, rochers, orage, pluie. C’est alors, alors seulement, qu’il nous sera possible à nous, êtres humains exilés de cette nature, « mère-patrie », « giron maternel », écrit Mary Oliver (p. 95), de comprendre ce qui est là, de mieux saisir tout ce qu’on voit, et auquel nous participons. « Regarde, et ne te lasse pas », disait Paul de Roux, demandant à ce qu’on écoute la grande leçon de choses que les choses tiennent devant nous, constamment, et que nous négligeons d’entendre. « Instructions pour vivre sa vie : Être attentif. S’émerveiller. Le raconter », répond Mary Oliver.

            D’abord, donc, s’émerveiller, après avoir été attentive face au monde de la nature, comme les animaux peuvent le faire. S’émerveiller du miracle de chaque chose (p. 76), comme si on n’avait « jamais vu ces choses », écrit-elle encore (p. 55). On entendra, alors, sûrement, « la langue heureuse » des ruisseaux (p. 21), comme la « leçon de création » de l’orage (p. 25), « la magnifique voix amorale de la grive » (p. 32), les « pépites de joie / encore fumantes » au fond de la terre (p. 68). Et, surtout, on découvrira que nous, en devenant humains, avec nos codes, avec nos lois, avec nos règles, avec notre pensée abstraite, nous avons perdu l’essentiel du fait de vivre : la « foi sans logique » des plantes, dit Mary Oliver (p. 40), qui ont une telle foi dans le monde qu’elles poussent sans y penser, et sans se poser d’autre question que de pousser et que de vivre. La poétesse américaine dit encore la « blanche rhétorique » de la neige, et combien elle « nous ram[ène] au pourquoi, comment, / d’où pareille beauté et quel / en est le sens » (p.46). Et sa réponse est stupéfiante : pas d’autre réponse, écrit-elle, que de « marcher maintenant / dans le silence et la lumière / sous les arbres, / et à travers champs » (p 47).

            La seule philosophie à suivre est bien celle de cette terre, et de notre vie sur cette terre. Être vivant est déjà suffisant, amplement suffisant. Il n’y a rien d’autre à demander. Pas d’autre réponse à trouver. « Ce maintenant qui n’est nulle part // que sous les pieds », écrit Mary Oliver (p. 38). Les taupes n’ont rien à « accomplir / que leurs brèves vies physiques » (p. 30). Ainsi, de nous, devrait-il être. Il n’en est rien. Nous passons notre vie ainsi à ignorer et à détruire (parce que nous l’ignorons) ce qui existe autour de nous. Nous ne le regardons pas assez, ne le respectons pas assez. Pour cela, il faudrait s’asseoir, simplement s’arrêter. Et regarder tout ce qui est comme étant une partie de nous, une chance de le voir un peu, avant que d’aller disparaître. Et, encore, aller disparaître, est-ce encore une chance, quand nous serons redevenus terre, poussière, ou fleur, ou arbre, ou pluie, comme il pleut un peu aujourd’hui, ou comme il pleuvra demain peut-être, alors que nous n’y serons plus.

C’est aussi pourquoi il nous faut « le raconter », dit Mary Oliver, c’est-à-dire en témoigner, dire face au ciel et face au monde de la nature qu’on est vivant, et simplement, juste, cela. Aussi faut-il trouver la langue qui s’adjoindrait à cette langue de la nature et du réel, trouver les mots de cette « blanche rhétorique » de la neige (p. 46), de cette « langue heureuse » de l’eau (p. 21). Loin des raffinements rhétoriques de la pensée conceptuelle, ou des volutes stylistiques des effets de manche des rhéteurs, la langue de Mary Oliver est d’une extrême simplicité. Lexique, syntaxe, images : tout y est au service d’un dire de l’évidence du monde, de la logique de ce qui vit. « Nommer / comme si c’était la première fois », dit encore Mary Oliver (p. 43). Et, par cette langue première, cette langue des origines, d’une Amérique primitive, au sens noble du terme, Mary Oliver renouvelle en profondeur la poésie, comme Jaan Kaplinski pouvait le faire, quand il considérait le fait d’écrire, et d’écrire de la poésie, à l’égal d’un champ de cannes, ou d’un carré de pommes de terre, à une chose naturelle comme se laver les mains, le soir.

            Et rien de plus.

Retour à la liste des Parutions de sitaudis