Julien Blaine – Le petit bestiaire (Album) par François Huglo
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Postface de Gilles Suzanne
Deux postfaces font-elles un biface ? Avant d’aborder celles de Julien Blaine et de Gilles Suzanne, entrons naïvement dans le « bréviaire naïf » du petit bestiaire, une page de grammaire française sur la conjonction, suivi d’un « album des sciences naturelles à illustrer éventuellement », sous forme de bimots. Le petit bestiaire en deux mots (liés par une double ligne d’horizon) ? Les voilà bimots, bifaces et conjonctions entre animaux partageant des lettres : taupe et faucon, colombe et lion, âne et taon. Scorpion et crapaud ? L’un surmonte l’autre, prêt à piquer celui qui le porte d’une rive à l’autre, à tuer celui qui le sauve. Le rapport entre chatte et moule est probablement sexuel (et féminin). Entre bœuf et taureau aussi, mais masculin (et privatif). Entre mite et termite, c’est une rime, comme entre moustique et tique, faon et taon (rime visuelle autant qu’auditive). Entre veuve noire et tsé-tsé, c’est comme entre mort et sommeil. Chaton et chiot sont contemporains, éléphant et mammouth non. Femme sur homme, homme sur femme ? Ad libitum.
Des photographies d’oiseaux des Mascareignes et de lionne annoncent leur disparition (et la nôtre). Raison de plus pour accoupler, comme par les bimots, mais pour hybrider : léopon (lionne-léopard), jagulep (léopard-jaguar).. Reprise des bimots : le rapport entre éternité et termite, outre les lettres ? Peut-être la biodiversité, comparée à la fois à une termitière (aussi construite qu’interconnectée) et à l’édifice qu’elle ronge. Dans un abécédaire exemplaire illustré, « de la vie à l’objet », le même mot surmonte et désigne l’image de l’être vivant et celle de l’artefact : bélier à brebis, bélier à portes et à murailles. Coca-cola comme plante et comme logo, dame Jeanne comme gente dame et comme bouteille géante. Sous forme de « fable », s’accouplent une vierge en Horus et un crocodile à ses pieds, le lézard et la fleur sarde, le sar et la sardine dont il dîne, le petit doigt et la cigale qui le fait chanter.
Julien Blaine vit dans un ancien moulin à huile, pas à prières. Et pourtant il prie, d’accorder comme pain quotidien lait, œufs, viande, fourrure, peau, et demande pardon. Certainement pas à Dieu, c’est trop facile : trop absent, trop présent s’il répond dès qu’on le sonne, trop humain. Mais à la poule, à la brebis, à la chèvre, à la vache, à l’ânesse, au cochon, au cabillaud, à la perdrix, au lapin, au ragondin, au crocodile, au lambi, au chat, exploités, dévorés, dépecés par « amour cruel mal orienté ». L’octogénaire fait vœu « d’être fructivore à 100% et avaleur de pâtes ». C’est moins facile que trois ave et un pater. Encore moins facile, aux animaux concernés, de faire confiance à qui a perdu tous ses combats, sur une terre où « respirer c’est comme expirer ». Wanted : « l’auteur omnivore & carnivore déjà en 1943 ». Un poème visible (car le bimot peut être imagé) ressemble au drapeau ukrainien, ce bimot visuel qui s’ignore. Mais il n’y a « plus que la mer et le désert sous un ciel sombre, cendré ».
La Fontaine est traduit en bimots : corbeau en haut (sur l’ « arbre perché »), renard en bas. Agneau en haut et en amont, troublant le breuvage du loup en bas et en aval (parole de loup, car l’agneau prétend le contraire). Au même jeu se prêtent le Roman de Renart, Perrault, Florian, Ésope, Jules Renard, Apollinaire, les grottes Cosquer et Chauvet. La postface de Julien Blaine reconnaît en Guillaume Apollinaire et Jules Renard ses « premiers maîtres », et toute une filiation, puisque « le bestiaire est certainement la forme poétique originelle, il n’y a qu’à se promener attentivement dans les grottes aurignaciennes jusqu’aux aziliennes. Elles sont envahies de figures d’animaux et de signes à ce jour et malgré les efforts de quelques savants éblouis toujours pas traduits ! ». Ce sont, selon Blaine, « œuvres de femmes » qui « tracent et gravent ça pour présenter leurs excuses aux animaux chassés, tués, mangés ».
C’est moins une filiation qu’une différenciation que cherche à établir la postface de Gilles Suzanne, véritable essai intitulé « Les bestiaires de Julien Blaine, ou l’abrégé de quelques ontologies bestiales ». Les prières pour demander pardon aux animaux participent de « la honte d’être un homme », évoquée par Deleuze et Guattari : « Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes ». Pourquoi, comment, dans l’histoire des bestiaires, ceux de Julien Blaine occupent-ils une place unique ? Médiévaux, ils étaient allégoriques : des « bréviaires moraux et religieux ». Les explorations des XVe et XVIe siècles ouvraient à l’exotisme et aux traités de zoologie. Les Fables de La Fontaine témoignent de « la persistance d’un phylum symbolique ». De Linné à Buffon, Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Darwin, se sont dissociés les champs scientifique et littéraire, le recours de ces derniers aux fictions et aux créatures fantastiques n’étant nullement disqualifiant : Chimères de Hugo, Baudelaire, Nerval, Cortège d’Orphée d’Apollinaire. Suzanne parcourt le surréalisme, Ponge, Tzara, Marinetti et la « fusion entre l’animal et la machine », Maurice Lemaître, Christian Prigent dont « Les Enfances de Chino renvoie dans un élan métonymique l’enfant à ce que l’animal a d’innocent et d’instinctif ». Ce qui caractérise les bestiaires de Julien Blaine est leur « mise en échec de l’individuation ». Il « mue en poulpe. Il se transforme en âne, devise avec des éléphants ou pactise avec orvets, cigales, scarabées et autres martinets ». Les Zozios de Jacques Demarcq réalisent un tel « décentrement ». Faire de l’animal « une optique alternative à toutes les formes préétablies de soi » nous rend orphelins « de toutes les formes de transcendances ou d’autorités morale, culturelle, économique, sociale et politique », par « une esquive et de l’humain et de l’animal », une mutation déjouant les frontières qui les clivent l’un et l’autre « sur les plans praxique, cognitif et sensible ». Un « flux libidinal » passe entre eux, ouvrant de « nouvelles possibilités de vie », ce que Leibniz appelle des « existentifiants », par « des séries croisées d’évènements », qui opposent à « la colonisation comme fabrique de l’indignité » (Frantz Fanon ) la subjectivité qui s’expérimente « comme une jouissance ou une puissance infinie d’exister ». Cette « décolonisation de soi » par une critique « de l’autosuffisance de soi » relève de ce que Suzanne appelle une « chimérisation », un « éternel détour », une « limitrophie » dirait Jacques Derrida, une « transconnexion », désir de « transrévolution ». De quoi guérir la poésie de « cette atrophie qui la réduit à elle-même (à ses écoles, à ses formats, à ses figures stylistiques), et de « tous ses rabattements sur la langue canonique ». Car les bestiaires de Blaine sont —aussi— une thérapie !