Traduire la performance/performer la traduction (coll.) par Jacques Barbaut

Les Parutions

24 sept.
2026

Traduire la performance/performer la traduction (coll.) par Jacques Barbaut

  Traduire la performance/performer la traduction (coll.)

 

 

« Il s’agit de commencer à dessiner une cartographie des diverses pratiques de la traduction en performance et de la performance de la traduction, tout autant d’un point de vue traductologique, sociologique, archivistique que de recherche-création, notamment en langue des signes. »

« Introduction », p. 7

 

 

Multiplicité des pratiques, des situations, des langues — et leurs passages de l’une à l’autre : vingt et un articles divisés en six sections convoquant les domaines du théâtre, de la danse, de la poésie sonore ou visuelle, du cinéma…, diverses disciplines et acteurs, en restituer quelques éclats —, un collectif, une belle performance.

 

• Par le truchement de Virginie Bobin, « se mettre à l’écoute » des interprètes, professionnels ou bénévoles, tandis qu’on leur demande de rester invisibles, et restituer un peu de leur place dans le « théâtre » de la demande d’asile, dont quelques-uns expliquent avoir appris, pour se protéger, confrontés à des récits d’une violence parfois indicible et à la dureté des dispositifs administratifs et juridiques du traitement de ces récits par l’Ofpra et le CNDA, à considérer leurs interventions comme une performance ou un jeu de rôle. « Dans ma tête, je me dis que c’est une pièce de théâtre, je joue un rôle. La pièce s’arrête quand on sort de la salle de théâtre. Sinon ça bouffe ma vie », confie l’un d’eux. Partant, traiter de la problématique cruciale de la neutralité et des affects sur cette scène, dans ces scènes de « l’entretien d’asile » — des histoires de « passeuses », de « disparition », de droit de séjour, de migration, d’évaluation, d’hybridation…

 

• Présenter la diversité de l’expérience professionnelle de quatre interprètes langue des signes française (LSF)/français et spécialistes de la traduction théâtrale. Selon les contextes, les volontés dramaturgiques, les feed-back, cet « agent de transformation » peut-être présent sur le plateau du théâtre, en devenir parfois l’un des acteurs, puis membre à part entière d’une troupe, ou rester dans l’ombre, voire n’être présent uniquement que par l’intermédiaire d’une bande vidéo lors de la représentation. « Le traducteur-comédien peut ainsi incarner différents personnages, jouer en français, en LSF, dans les deux langues, et peut aller jusqu’à représenter son propre métier d’interprète sur scène, en créant une sorte de mise en abîme de la traduction. »

 

• Grâce à Clothilde Roullier, avoir l’occasion, la chance, d’entrer dans le « chantier Pinget » de Barbara Wright, traductrice de Raymond Queneau, Marguerite Duras et Roland Dubillard notamment, et pouvoir ouvrir les carnets de travail, les livres originaux annotés (avec soulignés et points d’interrogation, système codifié de couleurs, numéros, icônes), et avoir accès à la correspondance échangée avec Robert Pinget, dont elle a traduit une quinzaine de textes pour le Royaume-Uni et pour les États-Unis : les questions posées — dans tel passage de Passacaille, « tuiles est-il à comprendre littéralement ou dans le sens de catastrophe, ou bien les deux ? » —, les précisions demandées, les incompréhensions soulevées, les solutions trouvées — et comment une « pomme d’api » devient une lady-apple. Parachever l’article en évoquant Barbara rendant visite à Robert, retiré en Touraine ; ce duo jouant (performing en anglais) ensemble de la musique, lui au violoncelle, elle au piano — un accord parfait ?

 

• Avec Pascal Poyet (« How to Hear with Eyes »), restituer quelques-unes des performances orales improvisées, aux Laboratoires d’Aubervilliers principalement, et assister à « l’exposition » des Sonnets de Shakespeare, « dans le but d’écrire des traductions qui seraient en quelque sorte des scènes sur lesquelles dire et montrer ce qui arrive aux mots » — les mots mais aussi les lettres, tous les « événement de langue » —, matérialisant ceux-ci, leur place à l’intérieur du sonnet, en les indiquant d’un geste, entre pouce et index (belle référence typographique à « la hauteur d’x »), les situant sur un sonnet virtuel aérien, le cadre immatériel d’un espace — « y circuler mentalement et tracer manuellement cette circulation » : « Je me disais qu’il s’agissait. Je me dis toujours qu’il s’agit de remonter l’échafaudage devant les sonnets de Shakespeare. »

« Si je devais ici traduire en anglais le mot traduction, ma préférence irait à translating plutôt qu’à translation, profitant de ce que l’anglais dispose, entre verbe et nom, d’une forme susceptible d’insister sur l’événement lui-même, moins sur son résultat. »

 

• Avec Bénédicte Vilgrain, ouvrir la section 11.1.2 de sa « Grammaire tibétaine » et découvrir, entre autres étrangetés phonético-orthographiques, comment les noms tibétains possèdent cette faculté performative de modifier leur genre au contact de la syntaxe, et les lettres leur genre [masculin, neutre, féminin, très féminin, féminin-stérile], au contact d’autres lettres qu’elles accompagnent.

 

• Donner le mot de la fin, ou peu s’en faut, à Arno Renken (« Traduction blanche ») qui, à propos d’une rime (Wort/fort) trouvée dans le Faust de Goethe, occasion de dérouler « une traduction de l’allemand vers l’allemand et une traduction d’une traduction », ainsi que de la traversée d’un « poème visuel » de Eugen Gomringer (1925 Bolivie-2025 Bavière) : « das schwarze geheimnis ist hier / hier is das schwarze geheimnis », auto-traduit en français par l’auteur en « le mistère noir est ici / ici est le mistère nior » (je laisse le soin aux intéressés de découvrir la disposition typographique originale aux pages 173-174, et les justifications de la dysorthographie — il faut ici légitimement introduire un blanc), met l’accent sur l’axe central — ou le chiasme — du titre de ce recueil collectif dont « chaque bord se donne à nous littéralement comme une version de l’autre » :

Traduire la performance/performer la traduction — « Peut-être que je n’ai fait que déplier ce signe qui d’emblée avait attiré mon attention dans l’intitulé du volume, le slash : la barre oblique qui tantôt rature, tantôt distribue, qui disjoint et relie. Signe-brèche, signe-lacune, barrage ni simplement linguistique, ni au-delà des langues. Signe oblique qui, comme la traduction, biaise le texte, mobilise l’écriture et la biffure, la traduction etla performance. »

*

Enfin, si « la traductologie est de plus en plus ouverte à une perception de la traduction comme productrice de variété plutôt que comme simple copie de l’original » (p. 297), ces actes-ci devraient en apporter amplement la preuve.

 

 

 

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