Olivier Cadiot - Love Supreme par Jacques Barbaut
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Unité de lieu : un immeuble — du sous-sol à ses hypothétiques étages surnuméraires souhaités par un projet de surélévation soutenu par certains habitants.
Monter, descendre, je ne fais que ça. [p. 49]
De la cour au toit-terrasse, dans le désordre et par degrés, au gré de ses pérégrinations et errances, le narrateur déprimé en quête de la consistance de l’être aimé — il admet que cette formulation résonne étrangement, mais il n’en a pas d’autre à l’esprit et s’y accroche — en explore progressivement les appartements et les échelons.
Suivre d’abord le tuyau jaune orangé manié par Anita, la gardienne chargée d’arroser les plantes de la cour intérieure, qui occupe une minuscule loge au rez-de-chaussée… « Ça ressemble à ces lits japonais en libre service et en accès quasi direct de la rue — sarcophage ou columbarium. » [11]
Un dédale.
Love Supreme — entre la Vie mode d’emploi pour l’usage assez cavalier que l’on y fait de la façade et la Maison des feuilles pour les métamorphoses in situ, les trappes que l’on y aménage, les apparitions/disparitions qui s’y produisent.
Même si le nôtre semble presque élastique, ce qui est étrange pour un immeuble de pierre. On dirait que son intérieur se déplie et se rétracte à volonté. Peut-être est-ce moi qui suis élastique… [55]
* * *
Un standard de John Coltrane en étendard pour l’impro, le free — et la mystique.
Gabriel Fauré en sourdine, interprété par Maximilien, le colocataire du dixième et dernier étage avec accès sur le toit, et l’ami du narrateur (« Bon, c’est du Fauré, il me dit, c’est injouable, c’est ambigu. Il ne précise pas grand-chose dans sa musique. On dirait qu'il n’utilise pas de métronome — disons qu’il n’est pas rigoureux »), qui gagne sa vie en analysant les partitions de pianistes célèbres avant leurs concerts.
En concurrence frontale avec « le pianiste easy listening milliardaire », un type qui compose de la musique d’ascenseur, dont les concerts affichent complet dans des stades archipleins, président du conseil syndical, qui se prend pour un empereur romain et possède un « château hollywoodien logé au cœur de l’habitation collective. Un hôtel particulier niché au milieu de notre tour » — « un quintuplex, j’apprends plus tard, avec jardins touffus plantés sur cascade de terrasses en espalier. / Cinquante pièces. / Robinet en or » —, dont la fin n’aura rien à envier à celle d’un Jeffrey Epstein
Et quand c’est un menuisier qui s’exprime, écoutez bien comment ça swingue : « Inventer des formes et des nouveaux usages, des tables zigzag ou des commodes gigognes. Je suis fan de design. » [72]
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Des réunions extraordinaires de la copropriété avec querelle de syndic, bataille d’influence, lutte pour le pouvoir, conflit d’intérêts entre les divers copropriétaires — les votants vs les simples observateurs. Les riches désirent surélever le building de cinq étages pour « l’extension naturelle de l’espace vital », quand les doux rêveurs pensent seulement à pérenniser la pelouse plantée sur le toit-terrasse — ainsi que la chapelle en bois, un temple bricolé réservé à la méditation.
Le docteur Gustav Winn, doublement docteur en philosophie et en physique — quantique —, un colosse féru de grimpette (on n’ose écrire « alpinisme » dans ce cas de figure), qui explore les quatre faces de l’immeuble avec piolets, cordes et pitons, balance quant au juste parti à prendre… « Je change de philosophie sur un coup de tête et j’écrase la précédente à coups de marteau, comme ça mes élèves ne s’habituent pas trop à des théories qui risquent de les enfermer dans des systèmes », explique-t-il.
Francesca, une analyste le plus souvent muette, qui possède une collection d’horribles petits fétiches alignés comme à la bataille — « un lapin macédonien, des mini-Vénus crétoises, des sangliers japonais » —, traite ses patients par la psilocybine…
Cet immeuble est irrationnel avec tous ces monstres à l’extrême d’eux-mêmes [172].
Le colonel Guy de Laurière, un grand type sec genre militaire — « Salon Empire / Sabres accrochés au mur » —, et le vieux lord acariâtre du cinquième dissertent sur l’art de la guerre et les arcanes de l’aristocratie…
Putain, des châtelains comme mes ancêtres avaient le droit de pendre qui ils voulaient sur leurs terres.
On est tombé bien bas dans les bons sentiments. [146]
Carol Colman, rebaptisée Arkadina, qui a transformé son appartement en théâtre, y accueillant comme une résidence d’artistes : trois représentations par an mais répétitions imposées durant toute l’année…
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Il y aurait comme un livre à systèmes où, entre deux pages, se dresse ici un building, là se montent un ring de boxe, une gloriette, s’allume un feu de cheminée devant des peaux de bête…, une série de poupées russes, un récit à transformations où Gertrude Stein et Victor Hugo font une micro-apparition, un spectacle de magie en close-up : tout se fait « à la table », en direct et sous vos yeux — rien ne restera caché.
Un conte qui emprunterait ses trucs et structures à Vladimir Propp, au happy end, sinon convenu, du moins surjoué : diverses plantations sur le toit pour s’assurer une biodiversité, y créer une utopique autarcie alimentaire (avec Monteverdi en fond sonore pour une meilleure croissance des bébés plantes), des aménagements permettant des représentations théâtrales de la Mouette données au sommet, sur une scène à ciel ouvert, plein air et plein vent…
Vol plané, béatitude, félicité, quatuor en sécession, vision paradisiaque, prières de gratitude et de remerciement, Thélème en miniature, rêve éveillé…
Amour suprême.