Jean-Michel Maubert - Ussmëll et autres poèmes noirs (2) par Pierre Gondran dit Remoux
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Fœtus in fœtu
Pour introduction, je reproduis ci-dessous des extraits du dernier poème composé par Georg Trakl, en 1914, alors qu’il se trouve sur le front de l’Est comme auxiliaire de santé de l’armée austro-hongroise. Impuissant à soulager les souffrances des rescapés du massacre de Grodek (ville de Galicie qui donne son titre à ce court poème), il s’effondrera psychiquement. Interné en hôpital psychiatrique à Cracovie, il y meurt peu après d’une surdose de cocaïne — dans un probable suicide.
Le soir résonnent les fêtes automnales
D’armes et de mort, les plaines dorées,
Les lacs bleus, plus sinistre le soleil
Roule au-dessus d’eaux ; la nuit entoure
Des guerriers mourants, la plainte sauvage
De leurs bouches cassées.
[…]
Toutes les routes débouchent sur la pourriture noire.
Sous les ramures dorées de la nuit et des étoiles
L’ombre de la sœur chancelle à travers le bois silencieux,
Pour saluer les esprits des héros, les têtes ensanglantées ;
[…]
Une douleur puissante nourrit aujourd’hui la chaude flamme de l’esprit,
Les descendants qui ne sont pas nés.
[Georg Trakl, in : Poèmes II,
trad. de Jacques Legrand, Flammarion, 2001,
souligné par moi]
*
Plus d’un siècle après, avec le personnage d’Ussmëll, Jean-Michel Maubert semble ressusciter dans un sombre geste lazaréen — hypothèse de lecture — un Trakl d’après l’asile (« pour toi Ussmëll il y eut l’asile funèbre ») qui, dans les confins de l’humanité et la pourriture noire de Grodek, serait resté au chevet des cadavres afin de les épauler dans le trauma de la désintégration de leur corps. Car Ussmëll, enfant médium et psychopompe, est un être liminal qui navigue dans les interstices des mondes : entre présent et passé, vivants et morts, humanité et animalité, forêts et ruines, naissance et non-naissance (domaine des ungebornen Enkel puissamment évoqués par Trakl). Avec ses consonnes doublées, son nom même porte cette dualité qui crée scissure, « Uss » et « ëll » scindés autant que fusionnés par la lettre symétrique « m » (tel le metaxu platonicien : l’intermédiaire, l’entre-deux). Il est dit aussi qu’Ussmëll porte en lui sa sœur non née (« petite larve-sœur imberbe »), ëll aux yeux-tréma de voyante, jumelle fœtale « cloîtrée près de l’os » qui le guide aux seuils de la vie (ante-ortum comme post-mortem). Entre ciel et roche-mère, là où les vivants et les morts font sol, Ussmël « écrit dans la terre » et la « mâchonne/en ami des vers ». Là où les obus font des trous (« ce germe d’acier en toi »). Comme dans ce texte-champ de boue transpercé d’espaces-cratères, à la rencontre du soldat « qui n’a plus de visage » :
Ussmëll et celui qui n’a plus de visage brossé par la guerre terre et
chair trouée d’éclats d’obus entre les mots des effondrements une
ville de murs crevassés excavations où dorment les chevaux bouches
pleines de glaise ânes hommes juments surmulots dans la
chair-morte industrielle écoute Ussmëll disait la voix de l’homme
qui n’a plus de visage ces succions anonymes dans les champs
boueux il y a ces sauterelles sur un crâne la nudité blanche de
ce ciel qui tombe en morceaux les mots serrés les uns contre les autres […]
À rebours des écopoètes célébrant les lents cycles biotiques et l’éternelle transmutation de la matière vivante en matière minérale, ou encore du chamanisme intellectuel et lumineux d’un Kenneth White, l’écriture de Jean-Michel Maubert rend compte de la brutalité de l’entremêlement de la boue et des corps hachés par la guerre. Ussmël, autant victime que chaman-guérisseur, est là pour accueillir ces êtres démembrés jetés dans la terre noire, qu’il « entoure de ses bras de glaise », comme il accueille ânes, juments, hérisson « offrant sa lueur cramoisie/tête écrasée en chair d’obus »)… Si la métamorphose animalière et la fusion végétale existent donc bel et bien sous la plume de Jean-Michel Maubert, loin de la félicité de la symbiose, elles relèvent de l’écorchure (« une voix de gravier sort de la gorge », « frère au bégaiement de bois »), de la mortification (« tête de ronces balbutiant de froid », « un arbre […] poussant dru hors de la blessure »), de la décomposition (« la sueur noire de la forêt »), de l’invasion (« dans ta cage thoracique/glèbe dormante meublée d’insectes »), de l’embaumement (« tourne en toi le lait gris des origines », « l’écorce-autel/de la mère — momie »).
Poèmes noirs, donc.
Tels sont également les textes qui suivent « Ussmël », comme autant d’harmoniques du poème princeps, parfois inspirés par les travaux d’artistes contemporain·es, qu’il s’agisse des transfigurations d’Olivier de Sagazan (aux visages oblitérés par l’argile) ou des photographies de Rimel Neffati, qui évoquent parfois les clichés de la médium Stanislawa par Albert von Schrenck-Notzing (1913). Jusqu’au très beau « Chant du linceul » — où réapparaît la figure de la sœur fusionnelle :
demeure ce rouge fané
la sauge, la blessure d’une bête que brûle l’hiver
tout ce qui fut pour nous
mains jointes
l’été, les ronces –