Steraspis speciosa de Pierre Bergounioux - Voir l’abeille, le trèfle d’Anaïs Tondeur par Pierre Gondran dit Remoux

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28 nov.
2023

Steraspis speciosa de Pierre Bergounioux - Voir l’abeille, le trèfle d’Anaïs Tondeur par Pierre Gondran dit Remoux

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Steraspsis speciosa de Pierre Bergounioux - Voir l’abeille, le trèfle d’Anaïs Tondeur

 

 

« What is it like to be a bee? »

 

Dans « Steraspis speciosa », Pierre Bergounioux allie, ici plus encore qu’ailleurs sur le thème cher de l’entomologie, exploration savante des cultures et évocation de l’événement d’enfance (« Il se trouve que par une perversion obscure, congénitale, [les insectes] m’ont inspiré, d’emblée, une curiosité passionnée. Pas un instant de ma vie, si loin que je remonte, qui ne soit marqué, illuminé par la rencontre d’un insecte. »). Soutenant cette évocation par l’analyse fine des ressorts de la perception enfantine du monde, précisément, toujours Pierre Bergounioux a le talent précieux d’étendre l’observation de l’intime au long de l’aune universelle. La perception est aussi interrogée par Anaïs Tondeur (lauréate du prix Photographie & Sciences 2023) dans la série de quatorze photographies « Voir l’abeille, le trèfle » qui accompagne le texte. En utilisant avec délicatesse une lampe de Wood émettrice d’ultraviolets, l’artiste révèle fleurs et feuillages sous le spectre, d’habitude inaccessible à nos sens, que perçoivent les abeilles et autres pollinisateurs. Comment décrire ces images hors nos sensations communes ? Des violets profonds, des roses infimes, des blancs fulgurants, de riches ocres, des verts que l’on ne croit avoir déjà vus ailleurs que chez Le Greco… C’est très beau.

Une question que nous adressent ces photographies peut se formuler ainsi : découvrir le monde dans le spectre électromagnétique que perçoit l’abeille fait-il de nous une abeille ? La rapide description que je viens de faire des images est une des réponses : mon expérience perceptive de ces fleurs n’est pas celle de l’abeille puisque je ne succombe pas à l’irrépressible envie de butiner, j’essaie plutôt de faire part de mon émotion esthétique. Je ne ressens pas les messages floraux comme l’abeille le fait dans sa recherche efficace de sources de nectar et de pollen. Il faut dire que l’Umwelt des primates et celui des insectes diffèrent sensiblement — l’Umwelt, c’est-à-dire la perception spécifique qu’a de son environnement tel ou tel animal, déterminée par les propriétés de ses récepteurs sensoriels. La coévolution des fleurs et de leurs pollinisateurs a vu se développer mille et un signes (couleurs, formes, parfums) et récompenses (nectar) chez les premières et organes des sens à même de détecter ces signes chez les seconds. Quant à nous, en bons primates amateurs de cueillette dans les arbres, ce ne sont pas tant les fleurs et leur nectar qui nous attirent que les fruits mûrs qui émettent des couleurs chaudes dans le visible (notre visible) : orange, rouge, jaune, signalant une source concentrée de nutriments facile à localiser dans les frondaisons vertes. Les plantes ont su trouver les auxiliaires nécessaires à leur pollinisation chez les insectes et, chez les primates, parmi d’autres, les véhicules gourmands de la dispersion de leurs graines — y penser la prochaine fois que vous cracherez un noyau de mirabelle au bord du sentier.

Que le spectre lumineux fonde la relation d’un animal au monde via son Umwelt est une chose. Mais la lampe de Wood n’a pas suffi à me donner l’impression d’être comme une abeille. Il y a autre chose. Cette autre chose a été conceptualisée sous le terme de qualia par le philosophe Thomas Nagel en 1974 dans un article resté célèbre par son titre : What is it like to be a bat? (« Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? »). L’auteur répond à la question : on ne pourra jamais savoir. Si nous pouvons expliquer de manière objective le phénomène d’écholocation et le reproduire par des sonars, les sensations de la chauve-souris lorsqu’elle attrape un insecte dans le noir, son expérience subjective à ce moment (sous l’influence de ses qualia, les propriétés qualitatives de sa perception, son ressenti en somme) sont définitivement hors de notre portée phénoménologique. De même, devant les photos d’Anaïs Tondeur, il me manque les qualia d’une abeille pour aller au-delà (ou plutôt, en quelque sorte, « en deçà ») de l’émotion esthétique.

Je crois qu’apparaît alors dans le dialogue que nous offrent la photographe et l’écrivain, une note très touchante. Alors que la série de clichés de fleurs joue le rôle d’un révélateur du caractère irréfragable des qualia dans notre perception d’être humain, Pierre Bergounioux cherche dans son introspection à mettre en évidence variations et constance de ces qualia à travers les âges de la vie, explore la spécificité du ressenti de l’enfant explorateur qu’il était, cherche à partager ses qualia de petit d’homme curieux de la nature, et note combien il faut peu pour que ce ressenti, cette expérience subjective première, traverse le temps pour éclore de nouveau dans toute sa puissance émotionnelle et psychique. Ainsi, au sujet de sa première capture du tant convoité papillon Sphinx colibri, un des grands émois de sa jeunesse, il écrit :  « Lui aussi possède la magique vertu de ranimer les heures du commencement, donc cet être de nous-même dont nous n’avons nulle conscience quand il est nôtre et que l’amnésie infantile (…) emportera. Oui mais un jour d’alors, la flammèche orangée du sphinx a surgi sur un géranium ou un zinnia, pour ma joie profuse, incrédule. Qu’elle se rallume encore, aujourd’hui, et grand-père ressuscite. Je suis, j’existe sans autrement y penser et tout le bonheur est là. J’explore le jardin. »

 

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