John Berger - Et nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos. par Marion Honnoré
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Paru en 1984, Et nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos, fait l’objet d’une nouvelle traduction aux éditions Hourra en 2024.
Je n’avais jamais lu Berger ; maintenant, j’ai envie de tout lire.
Il s’agit d’un texte comme on en trouve peu, où se mêlent (au moins) trois registres : celui de la discursivité philosophique, celui de la lettre, et celui du poème – à quoi il faudrait ajouter les dessins et analyses iconographiques (le passage, notamment, sur Caravage, peintre des pauvres). Livre total, dont l’unité réside dans le fait de se moquer d’en avoir.
Le texte est présenté comme la succession de deux parties :
La première partie concerne le temps.
La seconde partie concerne l'espace.
L’espace et le temps, tout comme les genres de l’écriture, ne cessent de s’imbriquer, ils ne sont pas deux entités hétérogènes :
Le mystère du temps ressemble à l'obscurité du ciel nocturne. Chaque évènement s'inscrit selon sa propre temporalité. Des évènements peuvent former des amas et leur temporalité se superposer, mais le temps commun à ces évènements ne s'étend pas forcément au-delà de l’amas qu'il propose. Une famine constitue un amas tragique, à laquelle la Grande Ourse, parce qu'elle obéit à une autre temporalité, se montre totalement indifférente.
Enchevêtrés, le discours de l’essai et le langage poétique dépassent en un.e seul.e geste la conception scientiste qui scinde le temps du corps et celui de la conscience, qui sépare l’espace objectif et le lieu de l’absence, réconciliant ainsi le sujet éclaté.
L'explication fournie par la culture européenne pose une loi temporelle uniforme, abstraite, linéaire, applicable à tous les évènements, et à l’aune de laquelle toutes les temporalités peuvent être également comparées et réglées. Cette loi prétend que la Grande Ourse et la famine participent à la même algèbre, une algèbre indifférente pareillement à l'une et à l'autre. Si l'homme moderne a été victime de son propre positivisme, c'est là, dans le déni ou l'abolition du temps créé par l'évènement de sa conscience, que le mal prend sa source.
Penser le temps implique de penser la mort, la finitude.
Où est parti Tony Goodwin ?
Sa mort proclame qu’il ne sera jamais plus présent nulle part
(…)
Tony a quitté le maillage du temps tel que le vivent ceux qui, jusqu’à récemment, étaient ses contemporains. Il se tient sur la circonférence de ce maillage (…) comme s’y tiennent les diamants et les amibes (…).
Le pouls des morts
aussi interminablement
constant que le silence
qui engloutit le pinson.
Penser l’espace implique de penser l’exil.
Car si l’espace « nous rappelle sans cesse que dans ce monde nous risquons de nous perdre », certains plus que d’autres font l’expérience du déracinement et de sa nostalgie radicale ; ceux qu’aujourd’hui la langue des dominants appelle des migrants – les renvoyant ainsi à un statut animal, car ce serait trop d’humanité que les nommer des exilés.
Emigrer n’implique pas uniquement de laisser derrière soi, de traverser les eaux, de vivre au milieu d’étrangers, mais aussi de déconstruire le sens même du monde et – au plus extrême- de s’abandonner à l’irréel, cet autre nom pour désigner l’absurde.
L’exilé est celui qui n’a plus plus d’ancrage, plus d’ici.
A l’origine, « home » désignait le centre du monde dans un sens non pas géographique mais ontologique (…). Sans « home » au coeur du réel, on n’était pas seulement sans abri, on était aussi perdu dans le non-être, dans l’irréalité. Sans « home » on était livré à la fragmentation ».
Seul le poème a le pouvoir de faire resurgir l’ici perdu. Berger nous offre alors « huit poèmes d’émigration.
Pose ton jardin contre ma joue
ton jardin à cinq doigts
d’une autre ville
contre ma joue.
Car le poème agit comme une unification du sujet fragmenté. Le chapitre intitulé Une fois, dans un poème, est sans doute l’un des plus marquants du texte.
Les poèmes, quel que soit le dénouement, traversent les champs de bataille, soignent les blessés, écoutent les délirants monologues, ici triomphants, là épouvantés. Ils apportent une sorte de paix. Non pas en anesthésiant ou en lénifiant, mais en reconnaissant l’expérience vécue, et en promettant qu’elle ne se laissera pas effacer, ni ignorer comme si elle n’avait jamais eu lieu (…). Que le langage abrite l’expérience qui a demandé refuge, voilà la nature de cette promesse.
La langue poétique seule peut dépasser les apories du temps et de l’espace, en s’imposant comme « principe et présence » :
Le poète place le langage hors du temps : ou, plus précisément, le poète aborde le langage comme il approcherait un lieu, un point de ralliement où le temps serait privé de finalité, où il serait lui-même contenu et circonscrit (…). Affirmer que la poésie renferme une promesse peut induire en erreur, car une promesse se projette dans l’avenir, alors que c’est précisément la coexistence du futur, du présent et du passé que promet la poésie.
Pensée du temps – qui n’est pas sans rappeler Pascal
vécu de l’espace – qui n’est pas sans rappeler Merleau-Ponty
le texte de John Berger est également constamment traversé par cette adresse à toi,
l’amoureuse,
la « raconteuse »,
dont on attend la lettre dans ce « bureau de poste » si « spacieux » que « je soupçonne son directeur soit d’inefficacité soit de vice, le personnel derrière les guichets avait l’air démoralisé (…). La plupart des employés étaient des femmes d’environ ton âge. A la vue de ton écriture sur l’enveloppe que la guichetière tenait encore, j’entendis ta voix. Ce n’est pas que je m’en sois souvenu, non : je l’ai entendue. Se souvenir, c’est rappeler à soi. Là, dans la poste centrale avec son sol de faux marbre qui amplifie chaque bruit de pas – c’est moi qui fut appelé. »
Deux amants, une parole comme seule trace, petite, humble, un rien au regard de ces montagnes, de ces pollens, de cette temporalité infinie
et le poème, cette prière sans adresse, à qui revient la tâche d’abolir le temps et l’espace, de nous sauver en somme, et de rendre
nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos.