Mireille Gansel - Arbre de vie par Marie-Hélène Prouteau

Les Parutions

2 juil.
2026

Mireille Gansel - Arbre de vie par Marie-Hélène Prouteau

Mireille Gansel - Arbre de vie

 

Mireille Gansel a reçu il y a dix ans un large écho pour son très beau Traduire comme transhumer, la traduction étant liée à sa vie personnelle et à l’histoire tragique de sa famille décimée par la Shoah en Hongrie et en Slovaquie. Avec ce recueil, Arbre de vie, elle déploie son génie poétique, ce livre étant dans la suite d’Une petite fenêtre d’or et de Maison d’âme aux éditions La Coopérative. Attentive à la marche du monde et à ses temps de détresse, la poète choisit envers et contre tout Arbre de vie, un titre magnifique d’ardeur. Avec cette mise à l’unisson de ce qu’elle nomme les « constellations de l’humain », elle donne au mot « recueil » son sens spirituel, plein, d’accueil des voix et de recueillement. L’« arbre de vie » et « la source » sont ainsi les deux métaphores qui nourrissent intensément ces pages traversées de ses voix d’élection. Et, en particulier celle de Zsuzsy, seule survivante de sa famille hongroise déportée à Auschwitz : « jardin d’âme- où les sources ont traversé l’effroyable et n’ont pas été détruites – les sources où recueillir au creux des mains les mots qui ne parlent que de ce qui a visage humain ». La table des matières placée à l’entame du recueil laisse affleurer le concret des expressions composées, « sources nomades », « homme-arbre aux racines de source » et convoque autour de ce fil rouge une imagerie personnelle puissante.

Telle est la « métaphore vive », au sens de Ricoeur, qui irrigue poétiquement et éthiquement ces pages inclassables - vers libres ou fragments de prose ? – et porteuses de l’image du surgissement et de l’élan. Les intonations fortes s’élèvent de 25 fragments poétiques. Une tentative chorale s’invente ici en une vaste célébration de l’humain. L’exergue constitué d’un poème de Nelly Sachs dont Mireille Gansel a traduit toute l’œuvre confère au recueil sa portée de supplique et lance le chant :

 Peuples de la terre

 ne détruisez pas l’univers de paroles !

Ne découpez pas avec les couteaux de la haine

le son qui fut enfanté en même temps que le souffle.

 Au fil des dates, des lieux et des frontières, toutes les voix vibrent en Mireille Gansel. Entremêlant des matériaux variés comme des bribes chatoyantes de souvenirs, de lettres, de témoignages et des poèmes. D’où l’impression d’être en présence d’une émotion vive en train de naître. Il y a ainsi, résonnant sur un campus américain, son dialogue avec des étudiants sur Anna Akhmatova et Nelly Sachs. Plus loin, son échange épistolaire avec une amie Maorie célèbre les connexions du vivant face à la beauté du monde défigurée. Les mots de Jean-Pierre Filiu dans Un historien à Gaza qui « a commencé son livre à Gaza mais [a] tenu à le terminer à Kiev… » en soulignent le « côté universel ». La « lettre d’amour incarnée à mon peuple » d’Angela Rye, l’avocate afro-américaine proche des grandes organisations noires, donne la parole aux sans-voix des états du Sud si fort malmenés par Trump. L’écoute au Marché de la poésie 2025 des mots poignants de Rifaat Al-Aareer fait revivre, après sa mort, après celle de sa sœur et de ses quatre enfants, la figure de ce poète palestinien traduit par Abdellatif Laâbi. La lecture de la comédienne Anne Alvaro aux Rencontres de l’Histoire de Blois donne un admirable « souffle de voix » aux textes de l’historien Marc Bloch. Un poème de Mireille Gansel sur « l’enfant qui est demeuré là-bas », « sous toutes les villes dévastées » est dédié à Aharon Appelfeld. Un autre, écrit à Hanoï, capte le rayonnement de la voix de Cach, paysan aux pieds nus, qui, après 19 ans passés dans les geôles coloniales, trouve encore le moyen de sauver l’espérance en contemplant la beauté de la nature.

Ces voix plurielles croisent ainsi la propre voix de Mireille Gansel. Plus encore, elles se parlent entre elles autour de ce fil tressé à même la poésie, fait de rencontres, d’engagements du cœur et de l’esprit. Il y a quelque chose d’existentiel dans le cheminement de Mireille Gansel : son être-poète intériorise les souffles de vie et d’espérance partout où elle les décèle menacés dans les territoires de l’humain. Elle se fait relieuse de l’humain. Réceptacle vibrant de ce qui exhausse ce que le philosophe appelle « Humanisme de l’autre homme ». Ainsi Mireille Gansel reprend-elle un conte vietnamien traduit par ses soins : « Il ne faut pas que l’ennemi nous tende une embuscade en ce lieu le plus beau de l’humanité qu’est la source ».

 Il n’est pas jusqu’à la langue qui ne reflète cet élan que porte Mireille Gansel en sa scène intérieure. L’écriture est tout entière dans la tension et l’énergie instantanée qui l’emportent : « oui, se mettre en route vers le pays de l’autre, avec les baguettes de coudrier à l’écoute des sources chaque fois uniques ». Il y a chez Mireille Gansel une expérience jubilatoire menée au cœur du langage. N’oublions pas qu’elle est traductrice autant que poète. Elle est celle qui donne aux mots toutes leurs scintillations. Ainsi en est-il de l’ultime souhait de Zsuzsy âgée, dans un entretien pour la Fondation Spielberg, qui parle de « still the hate ». Mireille Gansel en conjugue le vœu d’apaisement et la portée cathartique en le reliant au « stillen » allemand de la Mittel Europa et à l’hébreu. Il en est pareillement du mot « source » vibrant en trois mots catalans et qui nourrit son échange avec Anroni Clapés, le « sourcier nomade ».

Il faut savoir qu’Arbre de vie et trois autres livres ont été écrits par Mireille Gansel pour la rencontre qui s’est tenue avec la comédienne Anne Alvaro et ses invités au Centre Joë Bousquet & son Temps en avril 2026, placée Sous le signe de la rencontre et de l’hospitalité de la langue*.

Saluons cette mise en situation des plus inspirées où un autre regard sur l’humain peut s’éclairer. C’est à un « influx de vigueur et de tendresse », pour citer Rimbaud, que nous sommes ici invités.

                                                                                            

 

Publication par le Centre Joë Bousquet comprenant aussi Les deux ailes d’un oiseau de Dolors Udina, M.G et Antoni Clapés, un dialogue autour de la traduction ; La frontière invisible de M.G, poèmes du temps de guerre – de février 2022 à Février 2024 ; Fragilitat/Fragilité, recueil bilingue d’Antoni Clapés, traduit du catalan par M.G et une peinture de Joan Jordà. Commande du coffret réunissant ces 4 ouvrages au Centre Joë Bousquet & son Temps, 18 €, frais de port en sus, 53 rue de Verdun, 11000 Carcassonne. centrejoebousquet@wanadoo.fr

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