Suzanne Doppelt - Flip box
 par Brice Liaud

Les Parutions

13 juil.
2026

Suzanne Doppelt - Flip box
 par Brice Liaud

Suzanne Doppelt - Flip box


 

 

Des quelques fois où j’ai lu le travail de Suzanne Doppelt, j’ai appris à reconnaître ses livres. Chez P.O.L, ce sont des ouvrages de petit format, imprimés en cahiers reliés (comme ne l’est guère plus que la poésie) et sur un papier couché assez épais. C’est ce qui donne ce côté lisse aux pages du livre, dont l’impression est nette sur une surface immaculée, uniforme. Je le rapprocherais volontiers du « white cube » muséal ; cet archétype contemporain de l’espace « neutre », presque intemporel — ce livre, alors, « white box » ? nous verrons. Cet espace, c’est aussi celui de l’image, qui, intriqué à l’écriture, est au cœur du travail de Doppelt.

 

 

À la façon de ses précédents livres qui portent sur des sujets précis — qu’il s’agisse de planches encyclopédiques dans Amusements mécaniques (P.O.L, 2014), ou de la bulle de savon dans Rien à cette magie (P.O.L, 2018) —, le long de Flip box, trois thèmes filent la toile du texte.

 

Tout d’abord, la pièce Dance, de la chorégraphe américaine Lucinda Childs (1979 ; recréé en 2009) en collaboration avec le compositeur Philip Glass et l’artiste Sol LeWitt. En trois séquences de 20 minutes, 12 interprètes parcourent la scène. Inspirée par le courant minimaliste, Childs prend pour base des séries de mouvements pour produire une chorégraphie rythmée et métrée. Les motifs gestuels sont prolongés par le travail musical de Glass, lui aussi tout en cycles, en répétitions et variations. À cela s’ajoutent des captations visuelles de la pièce projetée à l’avant du plateau. Il s’agit là du travail de LeWitt, qui vient faire se superposer les danseurs à leur image.

 

Vient ensuite Gradiva : Fantaisie pompéienne (1903), nouvelle de l’écrivain allemand Wilhelm Jensen. Elle s’inspire d’un fragment de bas relief exposé au musée Chiaramonti à Rome et datant probablement du ive siècle avant J.-C. Celui-ci représente trois figures féminines, dont celle de droite fut nommée Gradiva, qui signifie en latin « celle qui marche ». On retrouve une circulation des motifs et des temporalités. Circulation qui a justement permis à la nouvelle de traverser les époques, puisque ce texte de Jensen est passé à la postérité pour l’analyse qu’en fit Sigmund Freud dans l’ouvrage Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, publié en 1907.

 

Le troisième et dernier motif du texte est la camera obscura, ou chambre noire. Il s’agit d’un outil, probablement connu depuis l’Antiquité, et qui permet, par la simple réflexion de la lumière, de projeter une image au fond d’une boîte plongée dans l’obscurité et percée d’un simple trou. De cet outil élémentaire, on a tiré l’appareil photographique moderne (grâce aux renforts de l’optique, de la mécanique, de la chimie, etc.) — photographie dont nous fêtons le bicentenaire de l’invention cette année 2026.

 

 

Pour profiter pleinement de ce livre, je recommande de faire précéder sa lecture de quelques recherches sur les œuvres dont elle traite. On trouve des extraits de Dance en ligne, et cette lecture de Gradiva par Anna Mouglalis à la BnF. Pour ce qui est de la chambre noire, au cas où on n’en connaîtrait pas le principe, on peut facilement en faire l’expérience à l’aide de rideaux occultant une fenêtre chez soi.

 

 

Je commence par ce titre. Qu’est-ce que cette Flip box ? C’est d’abord une déclinaison de « flip book », terme qui désigne ces petits livres faits d’images fixes que l’on fait défiler pour créer un court film dans ses mains. Le livre devient une boîte à images qui s’anime par le geste de lecture. Le book devient donc box, et cette boîte renvoie à la chambre noire, sujet consubstantiel à l’écriture de Doppelt. Il faut la voir comme le dispositif élémentaire de la fabrique de l’image. La boîte en appelle d’autres : « boîte optique », « boîte spéciale », une « chambre des mirages », mais également « à bulle ou à brouillard ». Vocabulaire et connotations scientifiques sont là. La géométrie est mentionnée à plusieurs reprises, et trouve des résonances dans Dance, où les danseurs filmés évoluent sur une grille, « un cadre divisé en carrés », métrée qu’est leur chorégraphie dans l’espace de la scène et le tempo de l’œuvre. La boîte sombre, elle clôt, elle enferme, mais recèle le mouvement exogène (de l’image qui s’y réfléchit au-dedans) ou endogène (des danseurs dans le théâtre), jusqu’à tout contenir : « c’est que le monde est à l’œuvre et opère directement dans cet engin fabriqué par art servant aux forces mouvantes ».

Il faut aussi le dire : la chambre noire retourne l’image, et la projette inversée de droite à gauche et de haut en bas. C’est peut-être là qu’a lieu le retournement, ce « flip » du titre, qui peut aussi désigner l’impulsion d’un saut, tels ceux qu’effectuent les danseurs de Dance. Ici, donc, déjà, images et gestes.

 

La question du mouvement est à la fois traitée par le texte, mise en acte par l’écriture elle-même, et se prolonge jusque dans son incarnation dans l’objet livre.

La citation en exergue de Pierre Alferi (Les Allures naturelles) parle de « mouvement sans contrainte ». Elle ouvre ce texte qui, en une prose poétique relevant de l’essai littéraire, assemble et articule des fragments de phrases. L’écriture répète, recasse, décline, pour multiplier les points de vue, renouveler continuellement les images suscitées par l’autrice. Allusions, commentaires, descriptions, d’abord des danseurs — ces « douze formes magnétiques » —, puis de la foulée de Gradiva — « une femme sans parole roulant des pieds d’argile » —, et du dispositif optique — « des images tremblées, elles entrent par un petit trou ».

Ce rythme ternaire est respecté tout le long du livre, puisqu’à chaque thème correspond un corps de caractère occupant tout au plus une page : romain ; petites capitales et romain ; italique. Cette question de la métrique se pose à plusieurs niveaux du texte, les phrases étant délestées des majuscules et points, et les pages de leurs folios, ce qui induit une lecture qui se laisse emporter par l’élan du texte. Cette mélodie graphique est soutenue par le travail photographique qui divise le livre en neuf temps.

 

Le rapport texte-image est primordial dans l’œuvre de Suzanne Doppelt. Des planches photographiques accompagnent les blocs de prose. Elles consistent en un assemblage d’images abstraites ou figuratives, disposées, superposées ou divisées, allant du motif géométrique au jeu d’ombre, d’empreintes de pas sur le sable — éphémère du motif dans l’éphémère de sa captation —, de grilles, cercles, lignes, le tout en noir et blanc.

 

Flip box s’inscrit donc dans cette écriture de la mise en image, de ce qui fait image, l’imagination au sens propre. Alliée à cette préoccupation du mouvement, elle est, au sens étymologique du terme, une cinématographie.

 





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