Cristovam Pavia - 35 poèmes par Jean-Claude Leroy
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Peut-on conserver en soi la vulnérabilité propre à l’enfance ? Chez Cristovam Pavia (1933-1968) la voici intacte, forte de sa seule nudité. Désemparé à la lisière de l’âge, le poète insiste de son seuil, à dire comme il aurait dit, parce qu’en dépit des expériences son regard est resté le même. Comme s’il n’avait pas voulu le changer.
En effet, il n’a que quinze ans lorsque soudainement meurt son père, qui n’est autre que le poète Francisco Bugalho (son fils adoptera donc le pseudonyme Cristovam Pavia pour signer ses propres poèmes). De cette disparition, le fils ne se remettra jamais et la poésie seule paraîtra lui apporter des satisfactions. Très jeune encore, tout en poursuivant des études de Droit, puis de Lettres, il est en contact avec les poètes de sa génération et publie dans les meilleures revues. Bientôt, lors d’un long séjour en Allemagne, comme pour remédier à son délabrement psychique, il se fait ouvrier sur des chantiers de construction et goûte ainsi, avec un plaisir dont il témoignera, le travail manuel et les efforts qu’il requiert ; la notion d’effort habitera d’ailleurs certains de ses poèmes. Un effort inutile mais indispensable pour s’extraire un jour, à un moment, de la douleur.
Pavia n’a que vingt-trois ans lorsque son recueil 35 poèmes est publié dans la collection Círculo de poesia, chez Morais Editora. Un recueil qui restera le seul à paraître de son vivant.
« …
Si je fais un dernier effort ce sera le vertige, sans doute le délicieux vertige.
Qu’importe alors ce qui viendra.
Je crois en cet amour angoissé. » [p. 51]
Le livre que nous proposent aujourd’hui les éditions « L’Herbe qui tremble » et le traducteur Michel Dias comporte, outre le recueil en langue originale et une version française, une note biographique, une postface et un choix de lettres adressées par Cristovam Pavia à la poétesse suisse Anne Perrier, une amie très importante pour lui, qui partage avec lui la foi en Dieu.
Toujours cette même gravité de l’être au cœur de la vie, qui réclame d’appartenir toujours davantage à la chaîne de la création renouvelée, et d’être… emporté. Impossible d’opposer une volonté à quoi que ce soit alors qu’il ne saurait en être question. Abeilles du soleil / Rouge et rayonnant / Qui buvez à mes veines / jusqu’où je peux… [p. 69]
Tout nous est donné, puis retiré, la moindre ambition serait désastreuse en plus que d’être vaine. Aussi n’est-il sensé, ici, que de rendre grâce.
L’ultime poème de cet ensemble est une tendresse adressée à ceux qui plongent sous les eaux, Pavia y voit là un geste de méditation presque absolue, et c’est pour lui la seule voie de délivrance : « il n’y a d’issue que par le fond. » [p. 87] À la fois grave et suspendue dans l’air, l’attention qui soutient ce poète si peu sûr de lui ne supporte d’être corps, elle semble exister par elle-même, car d’une sensitivité indomptable.
« Parmi vous, mes arbres, je m’appuie
Sur ce sol, avec une intime patience.
Parmi vous les paroles usées
Sont racines et pétales lavés
… Et la solitude de ce silence est mienne. » [p. 57]
La disparition tragique de ce poète orphelin, nul autre qu’Anne Perrier n’a su la dire mieux : « Les 13 octobre dernier mourrait à Lisbonne le poète Cristovam Pavia… […] À partir de cette date le silence était tombé sur cette voix rare et pure. Et quel silence, peuplé d’ombres et de cauchemars, assailli par les forces obscures et terribles qui eurent finalement raison de son courage… »