Gérard Pfister - Jardins suspendus par Christian Travaux

Les Parutions

30 juin
2026

Gérard Pfister - Jardins suspendus par Christian Travaux

Gérard Pfister - Jardins suspendus

 

 

          Pourquoi ne quittes-tu pas la vie comme un convive rassasié ?
Lucrèce

 

            Bonnard, sur ses carnets, notait chaque jour le temps qu’il fait : « Juin Mercredi 23 beau brumeux » ; « Juillet Vendredi 15 nuageux gris ». C’était, en tant que peintre, pour garder trace de la couleur, de la lumière, de ces jours qu’il avait peints. C’était, comme je le crois, aussi pour conserver un peu le plus fugace, le plus fragile, le plus passager de nos jours, avant que la mort n’efface tout. On ne s’étonnera donc pas que Jardins suspendus de Gérard Pfister ait en couverture un détail du Jardin de Pierre Bonnard. La lumière d’un moment de vie, la couleur de l’existence, demeure ici, à tout jamais, alors que celui qui l’a peinte, comme ce qu’il a peint, tout a fui et s’est effacé. Tout s’efface, et tout passera. Tout disparaîtra de nos vies, de notre séjour sur cette terre. Et il ne restera rien d’autre qu’une fenêtre close sur le vide d’une maison, désormais, fermée. Gérard Pfister, dans cet opus, s’interroge sur ce passage, qui nous attend tous, vers la mort. Et s’inquiète de ce qui sera. Mais c’est tout autant dire, pour lui, la vie qui va, la vie qui passe, la vie qui scintille, qui brille, et la chance même de vivre, ici, aujourd’hui, maintenant, avant que la nuit nous emporte.

            Cinq sections. Prologue et final. Mais, surtout, 203 fragments commençant tous de même façon : « Tout près de la mort », écrit-il 203 fois. Et le mot « mort » est répété comme un mantra, comme un rappel à l’ordre de l’existence. Nous vivons, mais nous oublions que nous approchons de la mort à chaque pas, à chaque minute. Nous vivons, mais nous ne pensons pas que nous prenons, à chaque année, à chaque heure, non pas un an, une heure de plus, mais un an, mais une heure de moins, que le compte à rebours est lancé dans le temps même que nous naissons. Aussi ne prenons-nous conscience de ce qu’est la mort (et ce qu’est la vie) qu’au moment même où elle s’approche (ou se finit). Gérard Pfister nous le rappelle, 203 fois successivement, comme pour y penser chaque jour et chaque jour s’en souvenir.

« À tous instants, écrit Montaigne, représentons-la à notre imagination, et en tous visages. Au broncher d’un cheval, à la chute d’une tuile, à la moindre piqûre d’épingle, remâchons soudain : « Et bien, quand ce serait la mort même ? » […] Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition » (Essais, I, xx).

De ce refrain, Gérard Pfister fait le point de départ de chaque texte et invite à s’interroger. Quand cela sera-t-il (p. 57) ? Comment savoir si nous en sommes éloignés ou proches déjà (p. 9) ? De cette vie, que nous avons vécue, cahin-caha, comme chacun tente de la vivre, que faudra-t-il en retenir, ou en apprendre (p. 68) ? Et en désapprendre (p. 51), pour mieux approcher de cette autre rive ? Qu’étions-nous, et que sera-t-on (p. 32) ? Que se passera-t-il alors, à l’heure de notre mort (p. 113) ? Se verra-t-on passer (en songe, peut-être seulement en songe) du rêve de cette vie à « cet autre sommeil », cet autre rêve qu’est la mort (p. 94) ? Dira-t-on adieu à la vie (p. 55) ? Et pour quel monde, quelle planète, pour quelle vie, ou quelle autre façon de vivre et d’être ailleurs ? Enfin, pourra-t-ton revenir (p. 96), et refleurir dans cette vie (p. 64), comme les plantes, chaque printemps, s’éveillent de leur long hiver, et réclament, à nouveau, du ciel un peu d’air et plus de lumière ? Revivra-t-on ?

            À cela, Pfister ne répond pas. Ou, plutôt, il esquisse des pistes, des suggestions, qui ne sont pas des certitudes, mais les traces d’une inquiétude, tremblante sur le bord de sa tige, ou la lampe d’un timide espoir. S’approcher, pour lui, de la mort, ce n’est pas tant la voir en face, en retenant son souffle, « sans savoir si quelqu’un dort, si quelqu’un veille », comme il l’écrit (p. 107), en percevoir le silence (p. 10, 15, 28, 29, 35, 57, 71, 108), en deviner l’abîme immense, le vide immense, et pénétrer dans sa lumière (p. 59) au point que notre vie est ombre, se fait ombre, ou se confond avec notre ombre. C’est, surtout, reconsidérer l’existence même que l’on quitte, et en estimer tout le prix. Chaque chose, chaque instant de vie, s’éclaire d’une lumière nouvelle. Et l’on remarque, alors, soudain, ce que l’on ne remarque plus : des pâquerettes fleuries sur l’herbe (p. 15), des jonquilles (p. 74), des pensées jaunes, ou violettes (p. 107), un cerisier en fleur (p. 111), ou le passage d’une hirondelle (p. 30), qu’un merle chante (p. 130). Et « jamais, dit Gérard Pfister, les primevères n’auront été si belles » (p. 72). Jamais la vie ne paraîtra si fragile, si éclatante. « Tout est beau de n’être qu’une fois », écrit-il encore (p 87). Et chaque chose est essentielle. Chaque chose est belle d’approcher ainsi de la nuit, notre nuit, comme chaque chose révèle alors le prix de sa moindre présence.  

On comprend, dès lors, qu’approcher la mort, c’est approcher la vie, que vie et mort s’éclairent l’une l’autre, s’adoubent l’une l’autre d’une dimension nouvelle, et se font ombre l’une pour l’autre, l’une pour l’autre soleil et ombre. Et nous, qu’en sera-t-il de nous ? C’est, peut-être, là, la réponse la plus étonnante de Pfister. Mourir, et bientôt mourir, c’est d’abord vivre, encore vivre. Ou plutôt c’est vivre vraiment, comme si la vie n’avait été qu’un « long sommeil » (p. 18), qu’un profond assoupissement, quand la mort n’est qu’un éveil (id.), n’est qu’un « réveil » (p. 116). Voici, là, notre vrai visage (p. 36), celui qu’on eut avant de naître (p. 34), et celui qu’on aura demain (p. 38). Celui qu’on est, depuis toujours, mais qu’on méconnaît, qu’on ignore, qu’on ne veut voir. Voici la vie, et plus rien d’autre, notre absence qui est déjà là (p. 121), et ce qui nous reste de vivre, si peu, tellement. Voici qu’on avance lentement, qu’on craint d’entrer dans cette nuit où l’on ne saura, certainement, plus ce qu’est hier, ce qu’est demain (p. 59), et même la notion du temps. Et voici ceux qui nous attendent, et cela même qui nous attend, et qui n’a ni nom ni visage (p. 60). Voici, dit Pfister, le moment, « le vrai moment » (p. 30), et qu’il est « temps de commencer » (id.).

Ainsi dit-il. Et l’on ne peut qu’apprécier, à la fois, cette résignation et cette acceptation de tout ce qu’est vivre et ce qu’est mourir. Accepter ce qui adviendra, comme ce qui sera dès demain, demain peut-être. Accueillir la mort où elle est, c’est-à-dire partout dans la vie, partout où nous portons les yeux, et partout quand nous respirons. Un souffle, et notre vie s’en va. La contemplation, au matin, des fleurs, des arbres du jardin. Et ce sont des moments de vie qui s’effilochent comme des brins d’herbe, des phosphènes clairs. Un bruit, et c’est déjà passé, comme est passagère notre vie, qui, en s’approchant de la mort, redevient ce qu’elle devrait être, légère, légère. Alors, le faix même de vivre n’est plus qu’un fétu de paille. Alors, l’angoisse et la terreur de devoir mourir un jour se changent en chant, en pas de danse.

Dansons, dansons, il en est temps, devant le cercueil qui attend. Et élevons un chant de grâces au simple fait d’être vivant, et là, sur cette terre. Écrivant cela, je ne peux pas ne pas penser à mon frère mort, mon frère jumeau, au début de cette année. S’approcher de la mort ainsi, par la perte d’une moitié de mon être, de quelqu’un qui fut comme un bras, ou un membre, de mon propre corps, me fut, tout d’abord, impossible à vivre, impossible à penser. C’était comme vivre à demi. Et puis, m’est venue cette idée que les jours qui m’étaient échus, désormais, étaient une chance de jours en plus, d’une vie en plus. Et, tout, depuis lors, m’est nouveau. Tout m’étonne, tout m’apparaît comme si je ne l’avais jamais vu, auparavant. Aussi, lecteur, fais comme moi, ou comme l’écrit Gérard Pfister. Vois toute chose comme étant nouvelle, toujours nouvelle, parce que menacée par la mort à tout instant, et en tous lieux. Prends chaque heure avec l’étonnement du nourrisson que tout réjouit et qui se délecte de vivre. Et bois, bois la vie comme une eau qui désaltère, infiniment.

«  Il fait bon vivre encore un peu » (p. 53).

 

 

 

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