Yves Namur - Les plis du mensonge par Christian Travaux
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest

Comment me vint l’écriture ? Comme un duvet d’oiseau sur ma vitre, en hiver. Aussitôt s’éleva dans l’âtre une bataille de tisons qui n’a pas, encore à présent, pris fin.
René Char
Pour Jabès, le livre est toujours à écrire, n’est jamais écrit. Ou il s’écrit dans cette pensée, dans cette annonce, d’un livre toujours à venir, toujours futur. Le livre n’est jamais que l’espoir, ou le souhait, ou la promesse, d’un livre absent, toujours possible, dont on ne lit que les prémisses, les attentes, les premières traces. Un livre est le livre d’un livre fantôme, le projet d’un livre. Pour Yves Namur, l’on pourrait dire, en lisant ce nouvel opus, qu’il en est de même. Dis-moi quelque chose, déjà, en 2021, répétait en 115 poèmes 115 fois cette même formule pour demander au poème qu’il apparaisse, et que naisse la poésie. Aujourd’hui, c’est la même phrase : « Dis-moi quelque chose », qui ouvre les 114 poèmes du livre. Et c’est au gré, non des saisons, mais des rencontres, des amitiés littéraires, des influences, que s’écrit le livre espéré, avec, encore, dans ces courts textes, quelque chose d’un livre impossible, qu’on aimerait un jour atteindre, un jour écrire, ou un jour lire, mais qui nous échappe toujours.
6 sections. 114 poèmes, faits de distiques, tercets, et vers isolé formant clausule. Un espoir, puis une retombée. Une attente inquiète, puis une chute. Une perte, peut-être. 6 sections d’alliés fraternels : Cheng, Mahy, Jacqmin, Jabès, Pessoa, et Juarroz, avec – à chaque fois – une courte épigraphe pour lancer le chant. Autant dire un livre de livres, où les sections naissent d’autrui, les poèmes (certains poèmes) sont enchevêtrés de phrases d’autres, de voix des autres. Sous un texte, il y a des mots, toujours, les mots d’autrui, ou nos mots qui demandent à être et à paraître. « Des mots néant », dit Yves Namur, « ou rien / Là où nos yeux réinventeront peut-être / L’éclaircie du monde / Et la fable inaudible » (p. 39). C’est assez dire, ce me semble, que, dans la page, des non-mots grouillent, s’agitent et tremblent, et s’interpellent, résonnent avec les mots d’autrui, déjà écrits. Au poète, comme un pêcheur, de lancer son filet de voix sur cette manne poissonnière.
Poésie : ce qui se tait. Ou « ce qu’on attend […] ici-bas » (p. 36). L’interstice d’entre les choses (p. 7). Ou le silence, « le seul / À se faire entendre ici », dit Namur (p. 60). La poésie est là, toute proche, sans doute, à portée de main, ou de voix, pour le poète. Mais elle est là aussi bien, à distance, dans le silence de la page, des mots et des choses. Il suffirait, pense Namur, de tenter d’écouter un peu, ou de guetter, d’approcher, sans se faire entendre, pour se confondre avec la page et faire vivre ces mots gisants là en-dessous. Comment dire, sans se faire entendre ? Comment faire entendre ces mots qu’on devine éblouissants, brillants de mille feux, de voix belles, comme « un tout petit rien de ciel » (p. 34), « une mésange bleue » (p. 32), ce « qu’on pourrait […] appeler de la neige ou du papier de soie » (p. 45), « une offrande d’herbe » (p. 32), « un feu de braises » (p. 22) ? Mais qui sont aussi « mots de paille » (p. 47), « miettes » à ramasser sur « la table » (p. 57), « dentelle », « papier » (p. 24), « presque rien / Qu’on entend gémir » (p. 114), tout ce fragile, cet illusoire si près de nous, et, pourtant, si impensable, si inconcevable ?
Pour Goffette, il fallait écrire comme un pêcheur pêche de l’eau, sans pouvoir rien retenir. Pour Namur, il faut regarder, attendre, écouter, espérer que cela vienne, ce qu’on voit, que survienne ce qu’on aperçoit, et qu’on devine, et qu’on espère. Mais le prendre, c’est déjà le perdre. Le saisir, c’est le voir prendre feu, ou envol, devenir fumée, ou ombre, ou parfum passager. Aussi est-il bien préférable de rester au bord d’un poème comme au rebord d’une fenêtre (p.32), comme une promesse toujours vivace, toujours possible, et de faire du poème écrit le texte d’un poème à venir, d’un texte à être. On comprend, dès lors, que les mots de « possibles » (p. 9), « d’introuvable » (p. 97), d’éphémère », « aussitôt effacé » (p. 16), « d’improbable » (p. 42), de « vide » enfin (p. 16), apparaissent, ici, dans ces textes toujours au bord de ce qui vient, de ce qui naît. « Dis-moi quelque chose », dit Namur, 114 fois. Autant de fois pour définir, par périphrase, par métaphore, ce que peut être la poésie. Autant de fois pour ne pas dire ce que peut être ce quelque chose, que demande, que réclame Namur à la poésie elle-même, ou à la page, ou au langage.
Des traces, pourtant, apparaissent de ce quelque chose qui est comme le miroitement d’une eau, ou l’éclair – vite aperçu, vite effacé – d’une lumière sur un coin d’ombre, une bulle d’eau, le parfum d’une fleur fanée que l’on garde en mémoire. La poésie est, vers dehors comme vers dedans, cette ouverture vers d’autres pièces, d’autres espaces, mais encore vers d’autres portes qui ouvrent sur d’autres espaces, et d’autres pièces. Un lieu, dit Namur, « qui fasse de ton œil renversé / [une] lanterne » (p. 102), pour explorer les couloirs sombres, les corridors, qui « mène[ent] le pèlerin […] à lui-même » (p. 38), pour se trouver. Pour Namur, ce serait ainsi – comme il le dit magnifiquement – faire « d’un lieu enterré / Une fenêtre ouverte où la mer entrera » (p. 103), c’est-à-dire construire avec soi, avec le plus profond de soi, le plus obscur, une ouverture vers le réel, où lier dedans et dehors, soi et le monde. « Bâtir dans un poème » une maison (p. 20), comme Reverdy pouvait vouloir écrire un poème en lançant les briques en l’air d’une maison, et espérer qu’elles tiennent toutes seules.
Pour cela, il faudrait apprendre la langue des sans-voix (p. 22), des sans-langue, des animaux, des plantes, des choses. Une « langue [qui] ne parle plus », dit Namur (p. 44), mais qui est celle de « ceux qui n’ont aujourd’hui / Ni larmes, ni voix », écrit-il, et « même plus de mains / Pour toucher le ciel » (p. 17). La langue qui est celle de ce qui parle en nous, quand tout se tait, ou celle de ceux qui ne parlent pas, selon nous, et que nous n’écoutons pas. C’est ainsi, et alors seulement, que nous pourrions comprendre le monde et nous « mettre / À genoux / Devant la beauté d’un brin d’herbe » (p. 113), connaître « la prière / Des arbres [et] des dahlias » (p. 58), répondre « à la soif des oiseaux / Si par hasard ou par simple inattention / Leurs bols s’étaient vidés » (p. 85), et « rendre alors au verre d’eau / Sa fraîcheur et son bonheur » (p. 82). Toutes ces métaphores disent combien la poésie ne peut se dire qu’en images approximatives, en éclats de jour incertains, troubles toujours, en miroitements d’ombres et d’eaux. « Éloge d’une soupçonnée », disait Char, de la poésie. Célébration du sens du vivre, à deviner et à quêter perpétuellement, dirait Namur, dans ces poèmes, 114 fois répétant cette même demande, cette même attente.
Poésie : ce qui fait « mentir la plus simple réalité », écrit-il (p. 137). Sans doute. Mais, surtout, poésie : cette parole de vérité, faite de mensonge et d’inconnu, par laquelle nous parvenons un peu à vivre, et à survivre.
Poésie : ce qui nous sauve.