L’atelier invisible de Jean-Marie Gleize avec Cécile Sans par Véronique Vassiliou
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« Comme une traînée de poudre »
Le 12 mars 2026, disparaissait Jean-Marie Gleize (JMG à l’instar de JLG), trop tôt, trop vite. Il avait eu le temps de voir les épreuves de ce dialogue, conduit par la pertinence des questions de Cécile Sans dont la grande connaissance de l’œuvre de Jean-Marie Gleize est ici, très précieuse. Cette parution vient à point nommé éclairer son parcours et donner quelques clefs pour la compréhension de son œuvre.
Composé de dix segments, l’atelier devenu visible de JMG se décompose ainsi :
1. « J’essaie de pouvoir écrire »
2. Trouver le titre
3. Le diptyque initial
4. D’autres registres, « plusieurs versants de la pente »
5. « Vers », des textes adressés
6. Des cabanes avec
7. Déchirer les brouillons
8. Disparition, lignes d’erre
9. Enfances
10. Reprises
Ce volume est inauguré et clos par trois photographies en noir et blanc de Jean-Marie Gleize. Elles pourraient être des photographies de Patrick Sainton, son alter ego, auquel il disait : « Je peux signer tout ce que tu fais. Tu peux signer tout ce que j’écris. ».
La première, « signe à venir », montre une sorte de tronc sur fond surexposé, comme un éblouissement dans une possible forêt. La seconde, issue de TRNC Reprises & suites qui vient de paraître aux Presses du réel en octobre 2025, montre l’ombre d’une structure géométrique : « […] enchevêtrement des choses et de leur ombre portée, mobile ». La troisième, « Le temps, le sable », est celle d’une canopée, floutée, voilée comme enneigée par un trop-plein de lumière. Comme « ces feuillets blancs qui flottent », ces pages de carnet qui attendent l’écriture où « les choses doivent flotter, continuer, entre conscience et inconscience. »
Au fur et à mesure de la lecture de ce volume, des voiles se lèvent. Ainsi, Jean-Marie Gleize travaillait ses titres comme un poème in progress : « En réalité (du moins je l’espère) la totalité de ces titres, ainsi restitués en ligne filante, n’en forme qu’un seul, celui du sans titre et sans fin de quelques questions : « Alors que faire ? », au nom de ceci et de cela, qui peu à peu explose : « l’amour de la prose », ou qu’il faut « dire le nom des choses », ou tenter de se tenir encore à « l’altitude zéro ». »
Jamais, n’avaient été évoqués ailleurs les films qui l’ont marqué : India song de Duras, Le salon de musique de Satyajit Ray, Fioretti de Rossellini. Les livres qui ont compté : Paludes de Gide, Le livre des visions de Angèle de Foligno, Nadja de Breton, Dialogues de Plutarque, Raphaël de Lamartine, Contes de Perrault. Ici encore, pour chacun d’entre eux, des clefs de compréhension de ses livres y sont livrées.
Par ailleurs, à la relecture de ses livres, apparaît comme une évidence qui s’explique ici. Il avait le goût des formules : « J’ai depuis longtemps compris (et accepté) mon goût pour la formule, pour le sens arrêté et comme magique, devant une porte qui va s’ouvrir. » À ce propos, il serait intéressant de recenser celles-ci (ses slogans, ses énoncés). Elles ont ceci en commun : elles sont affirmatives, fortes, presque péremptoires (comme s’il avait des certitudes mais des certitudes ouvertes) ; c’est leur côté « slogan » politique. Elles sont impossibles à circonscrire ; c’est leur côté flou. Elles bornent quelque chose. La pensée s’y arrête et s’y perd ; c’est leur côté magique, incantatoire, religieux. D’où leur répétition. Seraient-elles à mettre en regard de l’oracle, évoqué à propos des Dialogues de Plutarque : « Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers » ? Une question ou une réponse, disait Jean-Marie Gleize.
Autre mise à jour, celle du lien entre son activité d’auteur et celle de critique : « L’appropriation-réécriture, ou « lecture intensive », est pour moi une des modalités de l’écriture créative, fondamentale. Et sans doute le lien entre cette modalité et la notion centrale pour moi, de « simplification » (qui traverse l’ensemble de tout ce que j’ai pu écrire.) »
Et cette faille que j’ignorais (ce qui me le rend plus proche encore, dans ses flottements) : « […] je dis souvent que « je ne sais pas lire les cartes », que je ne parviens pas à faire le lien entre la carte et le territoire c’est un peu comme une infirmité, et j’ai aussi très souvent l’impression d’être perdu (incapable de trouver mon chemin dans un dédale de rues […] ». D’où ses croquis à la Stendhal, dans Vie de Henry Brulard (qu’il était en train de relire). Toute sa vie, il aura cherché sa route, suivant « un trajet à la fois nécessaire et indéterminé ou déterminé par quelque chose qu’on ne sait pas », en quête des « […] frontières de l’« ici », les zones de communauté, les points de singularité irréductibles, etc. »
Et ce qui surgit encore, c’est sa fidélité à ses principes, à ses proches. Compagnon/camarade indéfectible de Denis Roche, Francis Ponge, Patrick Sainton, Michel Crozatier, Anne-Marie Albiach, etc. Il ne perd jamais une occasion de les nommer. Humble, il leur rend grâce pour ce qu’ils lui ont apporté., lui qui aura détruit les états manuscrits de ses textes considérant que ses brouillons faisaient partie intégrante du texte final. Lui, dont la tendance était au retrait, qui aura tant apporté à tant de poètes, refusant ainsi une sacralisation post-mortem ou des sur/sous-interprétations génétiques.
C’est ce que Cécile Sans nous donne à voir, in fine : des pages, les « brouillons » tapuscrits, en vis-à-vis d’autres pages, les états définitifs. Ce qui frappe, c’est l’absence de grand remaniement du texte. Une mise en espace différente, la suppression d’articles, la rature du corps du texte au profit de l’extraction d’une phrase, devenue monostiche. Un allègement, etc.
Enfin son métier d’enseignant, de passeur est ici enfin mis en lumière : « […] il y a évidemment cette dimension immédiatement politique de la notion de communauté ; elle vient pour moi de loin, d’un passé d’adhésion aux valeurs de l’action collective. Cette imprégnation première s’est assez vite reportée sur la dimension pédagogique de mon travail ; j’ai toujours considéré l’acte de transmission comme éminemment politique […] ». Et il aura fondé, à son insu, un non-parti poélitique (comme je l’écrivais précédemment) dont je reste adhérente dissidente et auquel j’invite à adhérer.