Karine Miermont - Les instants les merles par Michaël Bishop

Les Parutions

6 juil.
2026

Karine Miermont - Les instants les merles par Michaël Bishop

Karine Miermont - Les instants les merles

 

 

          L’instant, ce surgissant-disparaissant, ce presqu’insaisissable-quoique-vivable, un éphémère dont cherchent à happer quelques fragments la mémoire du regard et de l’oreille, comme aussi, parfois, celle de la caméra, ici de Bernard Plossu. ‘Tout à coup, lit-on, dans les raies de lumière de droite / il faut lever la tête / une libellule, reflets orange marron, pas très grande’ (19) ; ou, ailleurs, ‘Novembre le soir / instant entre jour et nuit / ciel bleu azur sombre / arbres & montagnes se découpent / noir sur bleu / vite, quelques minutes / et le bleu du ciel s’éteint’ (37) ; ou encore ‘j’ai levé les yeux et pu voir les formes / noires sur le ciel gris blanc / d’un jour humide et froid d’automne / ces doubles traits arrondis qui bougent et avancent / grands oiseaux grands voyageurs vite disparus’ (79). Et Karine Miermont n’hésite pas à citer sur sa dernière page le Journal de Virginia Woolf : ‘En cet instant, je ne puis m’empêcher d’observer les corneilles en train de lutter contre le vent, qui est violent, tout en me disant machinalement : « Avec quels mots rendre cela ? »’ (153). Car, on le comprend, la saisie de ce qui est reste toujours un défi, compliquée par la fragilité, la relativité du langage, la question de la puissance de son rapport au perçu, à l’entendu, au senti même. Le réel – merle, ici, mais aussi libellule, grue, chat, sterne, martinet, rossignol, coq de bruyère, grive, abeille, cerf, pigeon, mouette, têtard, mulot, etc – à jamais venant, passant, mutant, lentement ou soudainement, pris dans l’incessante mouvance de tout l’être, lumière, vent, saison, toute la nervosité instinctuelle du corps et de l’esprit de chaque créature, y compris l’observatrice, ici.

          Inutile, d’ailleurs, de traquer les subtilités rhétoriques de ces poèmes sans rimes, vers compactés, sans aucune systématisation métrique, évitant toute préciosité figurative : comme l’implique la note de Woolf, c’est l’immédiateté du contact avec le réel des corneilles, des merles et autres créatures parfois évoquées ici, qui l’emporterait, une vigilance une urgence, une impulsivité qui dicteraient l’inscription, y puisant selon la délicatesse des circonstances vécues un certain bonheur, simple, viscéral, sans prétention. Car le ‘peu’ du poème, sa stricte minimalité de souffle, l’apparente vanité de ses revendications expressives, comme le soi-disant ‘peu’ de ce qui est observé, ‘buse postée sur clôture le long de l’autoroute’ (55), ‘une abeille sur une marche du métro’ (83), ‘le petit cinéma du fleuve qui scintille’ (13), ‘la merlette des minutes là sur le rebord du muret’ (45) – Miermont, sensible sans doute à de telles réserves face à tout art devant les phénomènes de la terre, semble avoir le précieux don de ne pas se laisser troubler par ce qu’elle ne peut pas changer dans le débat chose-mot, préférant tout de suite caresser ces ‘peu’, les vivant comme des moments de valeur inestimable, mouvants petits théâtres d’une vastitude sensorielle et surtout spirituelle, au sens large mais profond de ce dernier terme. La joie de regarder, d’écouter, de découvrir les étonnantes beautés de cela qui exige que l’on mette de côté, ne serait-ce qu’un instant, la frénésie de la vie quotidienne moderne pour s’ouvrir, cœur et esprit, aux richesses du chant des merles, offertes, selon les apparences, tout comme le ‘spectacle magique’ des nuages, ‘pour rien ni personne’ (25) ; pour s’ouvrir, ne serait-ce qu'un instant, à l’extraordinaire intelligence de comportements, d’ habitudes et de capacités, si autres, si étrangement familiers – c’est une telle joie qui ne cesse de s’offrir et que recueille et raconte ici Karine Miermont sans morale, sans idéologie, sans aucun effort de persuasion. Simple témoignage, simple exploration et légère expansion d’un infini au sein de quelques flashes, quelques frôlements, quelques microévènements qui, visiblement, auraient transformé sa perception, son sentiment, de ce qui est, les valeurs de celui-ci, son sens, sans doute aussi son dessein, ses fins.

          Si les poèmes des Instants les merles n’oublient jamais ainsi le contexte où se déroule la vie de chaque oiseau, chaque bête ou insecte, contexte si souvent urbain, vie intimement imbriquée dans l’humain et ses machines, reste que l’oiseau, merle, grue, martinet, sait s’en libérer dans la mesure où son rapport à la lumière, au soleil,  à la végétation, à la terre comme au ciel, aux cycles solaires et saisonniers, s’avère plus direct, naturel, viscéral, l’immerge plus amplement dans l’énigme du cosmique, du réel absolu, du cela, si je peux dire, du bhagavad-gita, ‘la chanson de dieu’, loin de toute abstraction. Le merle, ainsi, comme la libellule ou le têtard ou le chat, vécu comme une présence qui rappelle à l’ordre, celui du mystère même des choses qui sont. Chaque poème devient l’histoire d’un voisinage et un entretissement si facilement oubliés mais essentiels, Karine Miermont évoquant ces scènes d’un théâtre du moment où bête et humain semblent plongés dans des échanges, une communion, un profond être-ensemble, une expérience de l’Un en quelque sorte. Des scènes aussi où la grâce de quelques pigeons au cœur d’un orage (51), le ‘génie des instants génie des endroits’ des chats (117) ou les extraordinaires capacités de vol des martinets (135), tout en soulignant les manifestes différences entre l’humain et ses multiples compagnons non humains, n’enlèvent rien au sentiment d’un exaltant et radical enchevêtrement tellurique et ontologique à jamais en jeu. Si le poème de Karine Miermont reste modeste – ‘pourquoi cette joie d’observer cela / et de le consigner comme chose d’importance’, demande-t-elle dans Mare à bouts (79) –, ce qui passe, laisse sa trace et s’évapore – la vie même, en effet, son parmi, son avec – demeure toujours site d’urgence et de fatale centralité. Tout ‘peu’ en dit long sur ce que nous sommes et ce qui est. Et à chacun des ‘instants’ inscrits et photographiés ici, si amoureusement.

 

 

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