Régis Quatresous - Nourritures. par Michaël Bishop

Les Parutions

24 avr.
2026

Régis Quatresous - Nourritures. par Michaël Bishop

Régis Quatresous - Nourritures.

 

 

          Impossible de ne pas frémir de malaise, grimacer, tressaillir, en plongeant dans cet univers glaçant où pourtant Régis Quatresous semble curieusement à l’aise, content de suivre la dérive des éléments surgissant librement de son inconscient ou d’une impulsivité dite ‘fortuite’. Si de telles forces sont viscéralement reconnues, brutes, incomprises, dit-il, elles le restent sans que l’auteur – qui l’affirme, d’ailleurs, dans un entretien avec Mathieu Jung sur Poesibao – tienne à les assujettir à une exploration autre que celle, fictionnelle, déshumanisée, puis-je oser dire, distancée, censément purifiée de toute dimension spirituelle au sens large de ce terme. Le titre, en principe, aurait pu évoquer des phénomènes qui font vivre, élèvent, cultivent, plénifient, énergisent, tous ces dons, cette manne qu’offre, incroyablement, miraculeusement, la planète Terre ; ici, cependant, de telles notions sont inversées, perverties, ironisées : c’est la dévoration qui prime, l’autophagie, le cannabilisme, un manger qui tue, fait mourir, choisit entre purge ou excès. Certes, dans un monde où dominent l’obésité, l’anorexie, la boulimie, des dysfonctionnnements de toutes sortes, Quatresous aurait pu choisir de pousser dans le sens d’une telle allégorie. Mais partout le sens des petites histoires se replie sur sa stricte ininterprétabilité, son ouverture, ce refus de toute fixité allégorique. Une légende en est à bien des égards le signe le plus manifeste, un acte de compassion et générosité de la part d’un riche seigneur face à la misère d‘un homme vu au bord du chemin générant au cours des années une réaction multiple, largement négative, accusatrice, les motivations étant légion, trop affreusement humaines, paraît-il, la vérité sans cesse disputée et enfin comprise comme introuvable.

          Si le point de départ de chaque histoire de Nourritures se voudrait accidentel, fortuit, sa fin n’obéissant selon les apparences à aucun programme ontologique, reste que partout le geste qui caresse et forme ces données liminaires s’avère contraint de suivre une trajectoire descendante, tragique, fatale. Le Mange-mort mène à une démesure et à la fin d’une civilisation. Une découverte présente l’irréversible horreur d’une physiologie siamoise que l’imagination n’arrive qu’à problématiser, intensifier, car face à une énigme funeste. Retour de chasse à l’homme contraste l’innocence traumatisée d’un enfant face à la féroce inhumanité ritualisée de son père et des hommes de son village. Même des histoires superficiellement moins perturbantes, comme Biographie et La visite à une vieille amie, racontent enfin de néfastes et appauvrissantes contradictions et tensions affectives. Inutile enfin de souligner les improbables et dévastateurs comportements et décisions que Régis Quatresous, comme ensorcelé, hypnotisé, ne sait pas conjurer, arrêter dans leur fatidique aberrance dans L’Enclos et le récit éponyme de Nourritures. Bien sûr, rien dans le texte de Quatresous n’implique une espèce de satisfaction, de complaisance face au portrait offert des comportements humains. Ce qu’il y a là de plus ou moins dystopique, de contre-utopique, de, parfois, apocalyptique, ne peut d’ailleurs, peut-on supposer, s’empêcher de murmurer l’accueil concevable de la beauté, de la vigueur, de la générosité, de toutes les qualités si facilement ruinées, toutes les occasions manquées dans la vie d’un individu. Hantise, crainte, pulsion, fascination semblent pourtant persister à nourrir l’imagination scripturale de Quatresous qui, à son tour, se voit contrainte d’excaver, creuser jusqu’au bout de leur logique interne, impersonnelle tous les éléments qui en surgissent. Réminiscence également quelque part ici du monde imaginaire kafkaïen déjà largement exploré par l’auteur. Ce qui frappe aussi c’est à quel point tout reste très consciemment anonymisé, caressé vers une écriture finement inscrite, sûrement, mais sans contextualisation politico-historique, sans aussi cette intime et souple coloration psychologique que ne cesse de déployer par exemple Le rouge et le noir de Stendhal ou L’amour la mer de Pascal Quignard. Je le dis sans aucune idée de reproche car à chacun, certes, et destinalement, son orientation instinctuelle, les modes qui en découlent et l’univers imaginaire qui se propulse, y obéissant. Si les mots de celui de Régis Quatresous paraissent ne résonner que dans une chambre d’échos strictement textuelle, fantomatiques en quelque sorte, aucune esthétique ne saurait pourtant opérer son divorce absolu d’avec le réel, le Grand Réel, tout lecteur, toute lectrice ayant le dernier mot. Les reflets et flashes de Nourritures se projettent ainsi vers la conscience intensément vivante des lecteurs et lectrices qui se lèvent le matin au sein de ce Grand Réel, préparent un petit déjeuner pour leurs enfants, parlent avec amis et collègues, aiment et souffrent et, sensibles à leur propre mortalité, cherchent à leur guise et parfois désespérément sens et valeur, beauté et amour. Il leur est impossible de ne pas vivre indirectement le tragique, le grotesque, l’inhumain où baignent ces récits, d’y voir une obsessivité et l’allégorisation d’une déshumanisation, initialement inconsciente, mais peu à peu formée par le biais d’une esthétique effaçant toute possibilité d’assouplissement, de déviation par rapport à la logique compulsive qui lance, implacable, la narration. ‘They feast on human heads and there’s blue in the woods’, écrit Wallace Stevens. Mais où, face à cette esthétique de l’impassible, du détaché qui gouverne Nourritures, ce bleu pour rouvrir nos horizons, rappeler la pleine gamme de nos possibles ? Et une autre question reste, fatale, elle-aussi, le livre ne cessant de la poser : à quel point choisit-on ce que l’on pense, ressent, est, sera ?

 

 

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