Sandra Moussempès - Chambre obscure, Anthologie augmentée par Béatrice Bloch
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Ce sont les éditions mf qui ont incité Sandra Moussempès à rassembler un large empan de son œuvre pour en faire une édition qui s’emballe d’une couverture à rabat dépliable telle une carte, portant en surimpression, cachées dans le pliage, des photos en noir et blanc, photos de femmes en costumes guindés et noirs du XIXè siècle, dont manquent parfois les visages (« des femmes s’entêtent »), ou de femmes qui se spectralisent en invoquant les absents, faisant tourner les tables à la manière de la famille Hugo et d’Adèle H : les photos, placées en tête de l’ouvrage, montrent des femmes invoquant un sort électrique jusqu’à faire naitre la foudre). Jetant un regard rétrospectif et prospectif, qui réarrange ses œuvres en les disposant autrement sous nos yeux, comme on rouvre un éventail en le dépliant d’un coup sec pour en faire luire autrement les moirures, Sandra Moussempès propose de traverser à nouveau, mais en un zig zag à nouveau recomposé, son univers mental de trente dernières années de productions, depuis Exercices d’incendies (Fourbis, 1994), jusqu’à Fréquence Mullholland (éd. MF, 2023). La poétesse compose depuis longtemps déjà, et elle est dédicataire du Prix Théophile Gautier de l’Académie française en 2022 pour Cassandre à bout portant. Par son compte instagram, elle rend compte de l’actualité de ses publications et Le matricule des Anges lui a consacré un dossier en avril 2026.
Ce nouveau recueil anthologie contient donc, sous le titre Chambre obscure, dans tous les sens du terme, propre, technique photographique, figuré allégorique, une introduction par Sandra Moussempès (qui resitue le recueil dans sa vie), des poèmes repris et des poèmes récents, mais aussi, en guise de postfaces, des textes écrits, sur sa poésie, sous des formes multiples, par des écrivains, des critiques et universitaires qui suivent son travail depuis longtemps ou sa traductrice Carrie Chappell. Enfin, en bonus, le livre s’augmente de pistes sonores qui rappellent la première partie de la vie de la créatrice, chanteuse à l’orée de sa vie adulte.
Les poèmes, comme les photos rassemblées dans les premières pages de ce livre anthologique, qui est aussi une œuvre d’art par sa couverture et les photos des pages initiales, montrent des femmes habillées à la manière des Charlotte Brontë, corsetées dans de grandes robes noires rigides du 19è siècle qui gênent le mouvement et la respiration autant qu’elles font voir la tension et l’incarcération des corps féminins. Frôlant le surréalisme dans son émergence de l’expression des désirs, même s’ils tangentent les violences et les meurtrissures, les poèmes ici rassemblés dans une « inquiétante étrangeté » placent le lecteur devant l’ambivalence d’exquises souffrances. A la différence de Joyce Mansour dont les « je » déjettent la violence en paroles, et en sont les acteurs, Sandra Moussempès écrit une violence pourtant freinée, étrangement feutrée, subie et parfois agie, en faisant voyager dans l’univers étrange et hétérotopique de la poupée désarticulée (peut-on penser à Hans Bellmer ?).
L’autrice fait voir la réification désirée des femmes par les hommes (on pourrait le supposer, mais cela reste une hypothèse car le pronom « ils » est absent), mais aussi la vie que celles-ci imaginent ou vivent. Des héroïnes alors décident d’occuper un lieu spectral puisque l’espace « vrai » est déjà occupé par les hommes. Elles débranchent leurs propres corps, pour ne pas ressentir. Elles invoquent les absents. Elles sont donc vraiment là mais dans un endroit qui n’est pas le plus simple à définir, le lieu référentiel partagé par tou•te•s étant en réalité déjà configuré par l’autre sexe. Le lieu présent-absent des héroïnes, des adolescentes à la Balthus, des provocantes ou des captives, qui fait le magnétisme de ces pages, existe pourtant, en ombre étrange, dans ce même lieu réel. Hétérotopique. Où surgit leur puissance.
Le « je » s’insinue dans les poèmes, quitte à devenir « elle (s) », ou parfois, insiste, se démasque en note de bas de page, pour ancrer ces fantaisies dans un réel biographique, permettant à la partie « héroïnes corsetées » de créer des flashes sur l’adolescence, avec le regard amusé de qui se distancie d’elle, et de ces grandes filles qui « mangent à leur fin » pourtant. Le plaisir de jouer avec les mots, avec le stéréotype de la belle robe, mais le piège du cliché, qui est à la fois, joie de l’image diablement féminisée, mais aussi condamnation à un rôle socialement déterminé, parcourent les pages. On déjoue la partie déjà jouée d’avance et qui peut condamner une héroïne adolescente comme Britney Spears, dissoute dans le destin qu’on lui impose et auquel elle adhère. Au passage, on se régale de détourner la souffrance. Car l’humour pointe dans les discours banals recopiés ou détournés, dans les jeux de mots délicieux, dans les têtes à queue inattendus.
La partie « Maisons amnésiques » leste pourtant le texte d’autant de témoignage réaliste que d’étranges rêves, rendant le familier de la maison bizarre, et l’étrangeté vraisemblable, en faisant référence à des espaces de vie crédiblement habités par la poétesse dans le passé mais remodelés. L’effet de réel s’y dit dans le détail (nom de personne réelle, adresse précise, souvenir d’une expérience resituée dans un lieu qui rappelle ce qu’on sait de la biographie de l’autrice, comme Londres…). Et puis se profilent en arrière-plan les traumas expliquant que les corps se débranchent de leur ressentis, et remplacent les souvenirs de ceux-ci par la dédramatisation qu’en propose le discours convenu : « [l]’imagination débordante d’une enfant, vous savez bien… ». Rien n’est dit que la dénégation, mais cela suffit amplement pour qu’on reconstitue l’horreur.
Le texte imite le film vidéo et nous recadre dans la culture américaine du reality show où le public est invité à saluer l’héroïne, dans un dialogue de théâtre. Il fait cingler des formules concises en distiques qui prennent les allures de proverbes profonds (« Vouloir à quinze ans n’est pas une volonté / Mais une idée de soi-à peine fissurée ») ou de raccourcis déstabilisants (« la fée m’avait dit pars, ne te retourne pas / C’est bien de vomir les paupières closes »). L’autotélisme devient une aventure amusante lorsque l’autrice se voit en train d’écrire ou de lire : « Voici la petite fille cornée comme une page […] Tu lui confies une page elle s’y étale et se replie avec la page / Tu l’écrases en refermant le livre ». La phrase engrène les expressions concrètes, aux idées abstraites, le geste quotidien au rituel ancien, symbolisant par l’allégorie culturelle ce qui pourrait être signifié (« Elle plantait des aiguilles pour neutraliser l’ennemi-e / vitale arme chargée à bloc, cheminées rougeoyantes / de l’âme en sursis, un nœud blanc dans ses cheveux »). L’autrice fait naitre la tonalité spécifique de cette écriture qui dérape du précis à l’abstrait en métaphorie permanente.
De là jaillissent sans cesse le malaisé et l’inattendu, le plaisir et sa déstabilisation : tel est le manège en grand huit de la poésie de Sandra Moussempès.