Patrick Laupin - Le Reste de nos âmes par Jean-Claude Leroy
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« … au milieu du gué sans espace comme
une neige au milieu des images. » [p. 105]
Parce qu’il y a un en-deçà du geste d’écrire, avant qu’il ne se sache écrivant. Parce que quelque chose est donné à qui ne demande pas. C’est en lisant la poésie de Patrick Laupin que remontent ces sortes d’évidences pas toujours bien entendues ou bien admises au temps de la maîtrise des corps et maîtrise des vues de l’esprit. L’auteur de L’homme imprononçable a su, l’expérience aidant, soit un grand travail, une grande « peine », lâcher la bride à l’écriture, la laisser courir seule, et c’est très heureux, et d’une liberté qui jamais ne se déroute. La phrase tombe comme la pluie ; quoique fertile, elle ne pèse jamais.
« … L’écriture, ce simple raccourci par la peine arrive
comme un vent nu sur la peau. » [p. 141]
Dans son essai sur Mallarmé (éditions Seghers, 2004), Patrick Laupin évoque la « suppression progressive de l’auteur » comme étant « une des plus grandes exigences et peut-être une des conditions essentielles de la démocratie. » Les voix qui passent dans le souffle s’inscrivant sur la page, c’est aussi la partition qui se pourra chanter par tous parce qu’issue de tous, résultat d’une époque (ses douleurs, sa connaissance), ou d’un moment. L’auteur ou ce qu’il en reste n’est plus qu’un secrétaire parmi d’autres, même s’il n’échappe à son patronyme. Par moments, c’est, à travers l’entonnoir des mots, la voix majeure qui parle à l’enfant tout petit, dont la parole n’est pas encore sortie. À d’autres, c’est l’enfant lui-même ou le murmure intérieur et questionnant d’un adolescent ou d’un déjà vieil homme. Car tous les âges sont ici présents derrière ce « je » qui parle dans ce Reste de nos âmes, recueil de textes écrits, semble-t-il, à toute heure en toute condition, ce qui en fait un livre inépuisable et sans début ni fin, à chaque page étonnamment consolateur et vivifiant.
Patrick Laupin a beaucoup écouté jusqu’à entendre les témoins d’eux-mêmes qu’étaient ses interlocuteurs multiples, notamment au long d’années d’échange avec des ouvriers, les mineurs qui peuplaient son paysage, ou encore avec les enfants malades rencontrés en hôpital à travers une écriture au travail (lire par exemple L’alphabet des oubliés). Il a creusé dans cet infini du langage qui perce chacune de nos bouches, pour enfin décloisonner ces voix singulières et « déségotiser » le mode poétique, le livre étant alors le fleuve où se mêlent d’innombrables ruisseaux (omettre de préciser ce qu’alors figure l’océan !). « Écrire, dit Patrick Laupin dans un très bel entretien accordé à Mediapart en 2017, c’est lutter contre le despotisme de l’évanouissement et de l’avilissement du ressenti et des émotions. » C’est ainsi tâcher de mieux connaître, mieux faire partie d’un tout… démocratique.
« En cinquante ans j’en apprends autant sur la
poésie, dans les hôpitaux d’enfants malades
que dans les grands livres de poèmes. » [p. 115]
Prenons ici le poème de la page 75, il démarre sur une réflexion désabusée « Que j’échoue et que je vaille peu de chose ça / je le sais depuis longtemps. » Il rebondit alors : « Mais il me faut / combattre quand même. » Et surtout, il enchaîne avec cette interrogation venue d’on ne sait où : « Que peuvent-ils bien / savoir des roses mortelles de décembre quand / m’étreint la passion trouble magnifique. » Avec un tel naturel, sans avoir à nommer le sujet, il n’est nul besoin de se faire davantage explicite. Les mots comme l’écriture tombent bien comme la pluie, non pas pour un quelconque angélisme, mais pour dé-situer, rattraper l’existence là où elle n’est plus assez. La parole, non plus la sienne propre, est indiquée (invitée) comme source.
Nous étions deux enfants blottis dans la flamme
du jumeau sombre et sa splendeur de pierre
écrasant. Je réfugie l’astre de ce secret sous terre
ou plein ciel loin du vêtement brûlé des villes.
saisons une bâtisse de garde sur le canal des
Je vois des plages humaines migrer dans l’air.
J’habite une vieille gare ferroviaire à l’abandon
dans les broussailles et la rouille ou selon les
péniches. Le lierre et les glycines ombragent
les fenêtres. Je ne me sens d’aucun pays. Je me
méfie des invasions de la parole. Je les fuis. On
en meurt à la demande. On en perd le nord.
Pour pactiser avec le divin je me suis inventé une
société sans dieu. Asile des chiens roux, rivière
sans et astragales de nuque des fous. Je
me fie au silence. Je me fie aux arbres et aux
animaux souffrant de leurs maîtres. [p. 15]
Découvrement d’une écriture (du délaissement) de soi (« suppression progressive de l’auteur », n’oublions pas…), action d’une vie. Ensuite tout peut bien disparaître, le tour a été bouclé, ou seulement considéré. Lassitude ou accomplissement. Mallarmé devant la mort, qui demande qu’on détruise son œuvre. Rimbaud (« Si / Rimbaud arrête d’écrire c’est qu’il y a bien une / raison » [p. 71]). Et la foule avertie, comme linceul transparent, les vers en allés avec la charogne. « Je crois à tout, sauf à moi-même » écrivait Patrice Laupin dans La mort provisoire, c’est donc au lecteur de lui donner toute sa confiance, de constater combien notre poète en est digne, ce même poète qui incorpore jusqu’à la suspension des sons et des voix, souligne volontiers ce « significatif silence qu’il n’est pas moins beau de composer que les vers. » [p. 27]
« … Seuls le silence et la lumière nous
aident à nous comprendre à demi-mots » [p. 185]