Yves di Manno – Élagage par René Noël

Les Parutions

22 juin
2026

Yves di Manno – Élagage par René Noël

Yves di Manno – Élagage

La main à plume

 

         Yves di Manno nous envoie de Bruxelles les visages de la poésie dans tous ses états, toutes ses divisions et ses fondus enchaînés. Ses accords de circonstance et ses guerres intestines - pour le bien commun, les bons heurts - sont patiemment chroniqués dans ce quatrième volume *, transit en cours du fait poétique, délivré par l'auteur. Il s'agit encore et toujours pour le poète et le critique de démêler les bonnes et les mauvaises tensions du vers. Aussi bien qu'Arthur Rimbaud, Mauvais sang - Les Gaulois étaient écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbe les plus ineptes de leur temps... J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles... La main à plume vaut la main à charrue, Yves di Manno, poète, éditeur, critique, traducteur, dit son dit. Les fréquences, les ondes courtes, les modes et les savoir-faire doivent, devraient, auraient dû transformer la société, prolonger l'en-avant signalé par le poète de Charleville (dont les premiers poèmes offerts à Georges Izambard et Paul Demeny dans ses lettres et les travaux pratiques exécutés avec Verlaine, illustrent de nos jours - à notre époque pressée où les parataxes, les litotes, les raccourcis des Illuminations épousent involontairement à merveille les censures, les négations, les piétinements de l'histoire par les idéologies rétrogrades, les bureaucraties néo-totalitaires - sans ambiguïtés cette avant-garde légère, insouciante, insolente)..., participer des longues fréquences et durées actant le passage à une civilisation nouvelle. Mais après tout, cependant, toutefois, etc... l'histoire est loin d'être finie ! et les provisions prodigieuses accumulées depuis dada & autres zaoumistes sont loin d'être épuisées, à lire ici et là de jeunes trouvères dont les éclats surgissent à leur insu au beau milieu de leurs dits, vers.

 

        L'objectif cadré par Emmanuel Hocquard, mis en musique et en mots par Louis Zukofsky, est le la, métronome, une voix familière des buts et des accents communs accompagnés par Yves di Manno dans ses pratiques poétiques. Poésie, foyer, la poésie, Un objectif : (Optique) - La lentille qui ramène les rayons d'un objet à un foyer. Ce qui est visé. (Usage étendu à la poésie) - Désir de ce qui est objectivement parfait, inextricablement l'orientation des singularités historiques et contemporaines. (Zukofsky, Un objectif & deux autres essais, traduit par Pierre Alferi, préfacé par David Lespiau, éd. Héros-Limite) et le du lieu présent, invisible et en devenir selon les époques du temps fait de tous les rythmes de toutes les formes de vie de la nature, celles qui sont et celles qui ne sont pas. Les échanges, les invitations et les traductions réciproques de poètes américains et français, héritiers de Jules Supervielle et de Lautrémont venus d'outre-Atlantique, les Objets d'Amérique faisant ici l'objet d'un addenda.

 

        Le jugement du goût à l'épreuve de la constance qui ne se trahit pas, change. Il varie selon les contextes, les générations. Aussi ce qui ne bouge pas, au sein même des apparences, des structures, des sédiments, des énergies qui les composent autant qu'elles les lient et les défont, figure autrement selon les contextes où le vers, le poème, le livre, le parti pris du phraser s'exposent. Ainsi des écrits d'Anne-Marie Albiach. une première lecture d'État vers 1981 n'avait pas vraiment mon adhésion qu'Yves di Manno par la suite édite. Il découvre ainsi après l'an deux mille dans les pages élaborées par la traductrice de "A 9" de Louis Zukofsky, et la critique de poèmes de Roger Giroux, des éléments concrets d'une vision du monde à long terme. Les exigences d'Albiach - au-delà de ses propres préjugés -, les pouvoirs de la langue, du langage, de la poésie intacts, rejoignent ses propres impératifs de clarté, de précision, de modernité. Alors même que deux décennies plus tôt, il n'y avait lu qu'une série de poèmes subjectifs. De la même façon, la lecture, la réception de la poésie de Francis Ponge, varient selon l'époque qui la considère. D'objective pour le plus grand nombre de ses lecteurs, de son vivant, n'est-elle pas devenue subjective pour beaucoup de lecteurs ? ce qui loin de la disqualifier, participe paradoxalement de sa pertinence et de son (in-)actualité.

 

       La matière poétique croît à mesure qu'elle s'expose, sans renoncer à la primeur, à la fraîcheur des Commencements -titre d'un livre de Charles Olson, poète qu'Yves di Manno chronique dans son livre aux côtés de voix portantes de l'histoire de la poésie plus ou moins marginalisées, selon les milieux, selon les époques, les modes et les doxas du moment, Le collège invisible, La traversée d'Olson (par Auxeméry) figurent en bonne place dans ces pages -. Sans que la critique de L'illusion d'origine, les limites des bonnes intentions de l'éthnopoétique cernées à propos des récoltes de mémoire de Jerome Rothenberg, ne se censure. Des voix singulières traçant de nouvelles frontières en amont et en aval de tous les possibles, s'ajoutent. Ainsi de H. D., de Guez Ricord, de Paul Nougé, de Jacques Izoard aussi bien, salués par l'essayiste. Le point final posé, tout reste à dire, la parole, l'écrit, les usagers et les créateurs du verbe ne cessant d'interagir et de se renouveler.

 

         Car de la nuit

         dans une langue

 

         l'ombre renaît

         de la langue d'avant

 

        Ne peut finir que ce qui commence autrement **. L'écart, la traduction lit en nous, écrit Yves di Manno. Espace toujours nouveau en ce que la traduction renouvelle les dimensions, les natures des rimes, les échos, les mots de l'étranger traduisant les expressions, les silences et les sons que chacun parle, ainsi qu'Emilio Arauxo poète galicien, fondateur des éditions Amastra-N-Gallar, fait vivre, (ré)sonner les langues française et galicienne par leurs traductions réciproques.

 

    * dont la couverture, voies de chemin de fer l'hiver avec neige et brouillard, évoque les photogrammes accompagnant ses poèmes, d'Emmanuelle Rabu, dans son livre Vacarmes contenus, 2025

       ** ainsi Élagage, dernier livre de la collection poésie des éditions Flammarion dans lequel Yves di Manno inscrit la liste des livres édités par Isabelle Garron et lui à la fin de son ouvrage, cette collection ayant été créée par Claude Esteban ayant elle-même été précédée par la collection textes créée par Bernard Noël, amorce-t-il à n'en pas douter d'autres commencements, d'autres compositions du champ poétique à venir et futur.

      

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